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Chronique 1.9

Série 1 : Populations autochtones

Les déplacements périlleux

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Markoosie Patsauq, Chasseur au harpon (Boréal, 2021)[i]


« La tempête de neige dure depuis toujours.
L’homme nommé Salluq sait que, si le temps
ne s’améliore pas bientôt, leurs réserves de
nourriture seront encore vite épuisées,
et qu’ils auront de nouveau faim ».
(p. 13).

Comme pour Sanaak, le roman de Markoosie Patsauq nous transporte dans la vie « avant » la colonisation. À première vue, il s’agit d’une simple histoire de chasse à l’ours blanc, entreprise au péril de la vie des chasseurs. Mais c’est bien plus que cela. Chasseur au harpon forme une fresque monumentale décrivant les aléas de la survie alimentaire, une activité essentielle, rythmant une bonne partie de la vie des Inuit, et s’avérant possible uniquement grâce aux voyages de chasse périlleux. Il s’agit d’une histoire basée sur des faits vécus, transmise par la tradition orale : « Quand j’ai entendu cette histoire, c’est mon grand-père, ma grand-mère et parfois ma mère qui la racontaient » (p. 92).

La mobilité est au centre de la vie des familles semi-nomades. Or, cette mobilité rencontre de nombreux obstacles, parfois mortels. D’abord, elle est fortement dépendante du temps : « La tempête de neige dure depuis toujours. L’homme nommé Salluq sait que, si le temps ne s’améliore pas bientôt, leurs réserves de nourriture seront encore vite épuisées, et qu’ils auront de nouveau faim » (p. 13).   Même une fois en route, le temps peut devenir très menaçant : « La tempête s’avère si forte qu’ils passent quatre jours au même endroit. Le bruit du vent s’est arrêté, et ils savent qu’ils pourront repartir le lendemain » (p. 24).

Mais l’obstacle principal demeure l’état de la glace : « Cette glace mêlée d’eau bouge sans arrêt. Elle ne prend pas complètement en hiver, ce qui la rend dangereuse. Les chasseurs savent qu’ils peuvent se faire emporter par les blocs de glace s’ils essaient de traverser cet endroit trop lentement » (p. 44).   Parfois, la traversée se termine de façon tragique, voire par un suicide : « Il s’agenouille sur le bloc de glace, pointe l’arme vers sa gorge et, d’un geste ferme, se l’enfonce dans le cou. Le sang jaillit. Kamik s’écroule, sans force. Il meurt sur ce bloc de glace, que l’eau emporte avec lui. Et le corps de Kamik disparaît dans la mer » (p. 87).

La glace joue un rôle central dans la littérature inuit. Elle est omniprésente puisqu’elle doit être constamment traversée (piétinée) lors des nombreux voyages de chasse et de pêche. Elle est d’autant plus présente dans les esprits et les contes qu’elle constitue une menace constante sur la vie des chasseurs et de leurs familles. C’est pourquoi tout réchauffement climatique ne peut qu’avoir des effets catastrophiques sur l’état de la banquise, mettant en péril le mode de vie traditionnel des Inuit. Le livre de Sheila Watt-Cloutier, que nous aborderons dans la prochaine chronique, nous révèle la catastrophe annoncée par les changements climatiques dans le Grand Nord[ii].

Au-delà de cette histoire de chasse périlleuse, l’auteur nous propose une postface dans laquelle il raconte la relocalisation forcée de 1953, à Qausuittuq dans le Haut-Arctique, situé 2000 kilomètres plus au nord : « On ne connaissait pas les gens du gouvernement ni les raisons pour lesquelles ils faisaient cela » (p. 91). Selon la préface de Mary Simon, il s’agit d’un épisode honteux de l’histoire du Canada : les populations furent trompées par les responsables gouvernementaux et par la Gendarmerie royale du Canada, et contraintes de quitter leur domicile traditionnel (Inukjuak, Nord-du-Québec) pour être relocalisées à Resolute. (Haut-Arctique). Pourquoi ? Pour renforcer la souveraineté canadienne sur le Haut-Arctique par la présence militaire et policière et l’installation de populations. Par décret gouvernemental, les habitant.es d’Inukjuak devinrent des exilés.

Victor Piché, 10 mai 2021


[i] Le roman de Markoosie Patsauq fut d’abord écrit en inuktitut en 1969.  Il constitue le premier roman inuit publié au Canada, sinon la première fiction littéraire autochtone de forme longue jamais publiée au Canada (p. 101).  La traduction présentée ici fut réalisée à partir du texte original rédigé par Patsauq dans sa langue maternelle.
[ii] Le droit au froid (Écosociété, 2019/2015).