Return to Chroniques sur l’immigration à travers le roman

Chronique 1.8

Série 1 : Populations autochtones

«Voyages dans l’arrière-pays» :
histoires de chasse et de pêche

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Mitiarjuk Nappaaluk, Sanaaq (Stanké, 1969/2002)
(Translittéré et traduit de l’inuktitut par l’anthropologue Bernard Saladin d’Anglure)


« Mes connaissances ne viennent pas de moi,
mais de mes ancêtres. Je les possède en apparence,
mais, en fait, elles proviennent des gens qui
m’ont précédé et je vous les transmets à vous tous,
pour tous vos descendants et tous vos parents ! »
(p. 159).

Même si la littérature inuit s’est beaucoup développée depuis quelques années, le roman demeure une forme d’expression plus rare[1]. Le roman de Mitiarjuk Napppaaluk fut écrit dans les années 1950, mais ne fut publié qu’en 2002, grâce à l’anthropologue Bernard Saladin d’Anglure. L’entreprise d’écriture commença par une demande des missionnaires oblats auprès de Mitiarjuk Nappaaluk, consistant à fournir une liste d’expressions en inuktitut pour enrichir un dictionnaire en voie de préparation. Lasse d’uniquement inventorier des mots et des expressions, elle entreprit d’écrire de courtes histoires sur la vie quotidienne, inventant une série de personnages, dont celui de Sanaak. Bernard Saladin D’Anglure, ayant eu accès au premier manuscrit, lui demanda de rajouter des chapitres. Il fit par la suite la translittération puis la traduction de son manuscrit révisé. Cinquante ans plus tard (2002), le roman vit le jour en français.

Sanaaq raconte la vie d’un petit groupe de familles inuit[2] semi-nomades, juste avant l’établissement des premiers Blancs, même si on perçoit ici et là les signes avant-coureurs de leur présence. Chaque chapitre consiste en un petit conte portant sur une activité quotidienne, comme la cueillette de bouleaux nains ; une pêche manquée ; une journée sous la tante ; la pêche sur l’estran ; un mariage ; une demande en adoption ; une chasse infructueuse en qajaq (kayak) ; la rencontre d’un ours blanc ; les rigueurs hivernales sous l’iglou ; la pêche aux moules ; la chasse de printemps ; un repas collectif de viande bouillie.

On y raconte aussi des évènements tragiques comme la noyade de Jiimialuk, surpris par une neige poudreuse : « Je vais sans doute me perdre… Je ne rentrerai sans doute plus chez ma mère… Mais si je perds mon compagnon, comment ferai-je pour ne pas geler ? Je commence à avoir peur… » (p.121).

Voici quelques exemples de la vie quotidienne des Inuit où prédomine une très grande mobilité :

– Qalingu se prépare à partir pour aller chasser :

« Il emporte comme provisions de route de la farine, du thé, du tabac et du sel ; de même que de la viande faisandée et de la graisse. Son compagnon de voyage est Ilaijja, un parent de Ningiukuluk. Celui-ci enfile les harnais aux chiens, puis ils arriment la charge, en s’aidant mutuellement, chacun d’un côté du traineau. Puis ils enfilent au nuuviti (trait principal du traineau) les boucles des traits des chiens. Après avoir achevé les préparatifs, ils entrent sous l’iglou de Qalingu pour prendre leur collation de départ » (p.109-110).

– Dans le mode de vie traditionnel des Inuit, la mobilité est rythmée par les saisons : « Le printemps est arrivé, c’est le temps des bélugas. Maatiusi et Qalingu s’apprêtent à retourner chasser au “sinaa” (bord de la banquise fixe) » (p. 136). Cette mobilité est essentiellement orientée vers l’arrière-pays, les territoires de chasse : « Ils se dirigent maintenant vers l’intérieur du pays, car les leurs manquent de nourriture, même s’il leur reste encore un peu de viande » (p. 110).

– Les soins de santé et la mobilité qu’ils impliquent posent toujours un dilemme : « S’il est tombé à l’eau, répond le chef (blanc) des employés, il faut qu’il parte sur le grand bateau. Il aura ainsi une chance de guérir ! » (220). Réponse de la mère : « Il ne partira pas ! Je me sauverai plutôt l’emmenant avec moi. Il peut très bien guérir en restant ici. S’il partait, il subirait toutes sortes de vexations… C’est sûr qu’il ne partira pas, alors qu’il n’est même pas en âge de raisonner ! Je ne veux pas être séparée de lui » (221)[3].

Présence des Blancs

L’arrivée des premiers blancs (chapitre 8) ne semble pas avoir provoqué beaucoup d’appréhensions dans la communauté : « Pendant leur sommeil, au lever du jour, un très grand bateau est arrivé. Le matin, quand Arnatuin-naq sort de la tante, elle voit pour la première fois une chose semblable… » (p. 45). Les premiers contacts sont même amusants : « Les Inuit apprécient beaucoup les nombreux cadeaux de toutes sortes qu’on leur offre, même les boîtes de conserve vides » (p. 45). « Qumaq n’est pas du tout intimidée par les Blancs, et on les aime vite, car ils font des cadeaux de tout genre » (p. 46).

Pourtant, on voit se dérouler progressivement le début du processus de colonisation qui bouleversera la vie des familles inuit. En particulier, on assiste à l’introduction de l’argent et de la migration de travail salarié chez les Blancs plus au sud (p. 48). « On nous a dit que les Inuit auront du travail en permanence… En allant travailler, j’ai gagné beaucoup d’argent. J’achèterai un canot et un moteur hors-bord ! » (p. 258).   « Regarde ce que nous venons de recevoir. Un simple morceau de papier, qu’est-ce que c’est ? C’est de l’argent ! leur dit le missionnaire. Si vous l’apportez chez le marchand, vous pourrez acheter n’importe quoi ! » (p. 247). C’est le début de la monétarisation de la société inuit.

On assiste également au second facteur qui ébranlera complètement la vie des Inuit, soit l’introduction de l’aide gouvernementale. C’est ainsi que s’exprime un agent gouvernemental auprès d’un homme âgé : « Tu recevras régulièrement de l’argent sans avoir à travailler, car tu es vieux. Tu peux rester à ne rien faire ! Tu achèteras ce que tu voudras chaque mois ! Vous recevrez de l’argent pour vos enfants aussi, pour tous ceux qui n’ont pas encore seize ans » (…) La famille de Sanaaq, quant à elle, recevra l’été prochain une maison, une vraie maison » (p. 247). Les Inuit sont étonnés d’une telle aide, arrivant sans qu’ils ne sachent vraiment pourquoi.

Le roman demeure très discret sur la critique de l’arrivée des Blancs et du processus de colonisation. Selon Bernard Saladin d’Anglure, les premiers récits furent plutôt autocensurés par l’autrice, car, ne l’oublions pas, elle écrit au départ pour les Pères oblats, étant elle-même une catholique pratiquante (p. 280). Ce n’est que dans les derniers épisodes, demandés par l’anthropologue Bernard Saladin D’Anglure, qu’elle aborde des thèmes tels que la violence conjugale et le harcèlement sexuel exercé par les Blancs. « Les Inuit réalisent pour la première fois qu’on leur fait faire des choses désagréables » (p. 261).

Selon la Postface rédigée par Bernard Saladin d’Anglure, l’autrice raconte son expérience des évènements qui se déroulèrent autour de 1930. Pour l’époque antérieure, les récits proviennent des aîné.es. On pense par exemple à l’établissement du premier comptoir (1910), l’arrivée de la Compagnie de la Baie d’Hudson (1914) et l’introduction du christianisme (au début des années 1920). Le contexte culturel du roman fait référence aux années 1930-40, c’est-à-dire à une période précédant la transition amenée par la colonisation.

Victor Piché, 3 mai 2021


[1] Nelly Duvick, Histoire de la littérature inuite du Nunavik (Presses de l’Université du Québec, 2019).
[2] Dans cette chronique, j’adopte les mêmes règles linguistiques que Bernard Saladin D’Anglure : au singulier, on écrit un ou une Inuk et au pluriel, les Inuit (comme adjectif, inuit reste invariable (note 1, p. 5).
[3] C’est ce genre de dilemme que dénonce le livre récent de Samir Shaheen Hussain, Plus aucun enfant autochtone arraché (Lux, 2021 – pour la traduction française).