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Chronique 1.7

Série 1 : Populations autochtones

Migrations scolaires forcées : les pensionnats

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.
Cette chronique contient également la mention de multiples formes de violences exercées à l’encontre d’enfants innus.

Michel Jean, Le vent en parle encore (Stanké, 2015)


« Ce lieu n’existe plus de toute façon.
Il n’est plus aujourd’hui qu’une île abandonnée,
un village fantôme.  Et c’est tant mieux.
Le vent y aura finalement eu raison de l’orgueil des hommes.
Qui se rappelle Fort George,
 à part cette jeune femme étrange? »

Michel Jean, Le vent en parle encore
(Stanké, 2015 : 164)

Tous les romans dont nous avons parlé jusqu’à présent mentionnent le recrutement forcé des enfants pour l’école des Blancs. Le roman Le vent en parle encore de Michel Jean[i] nous donne l’occasion de revenir plus en détail sur cette période de l’histoire des Premières Nations et du Québec.

L’histoire tourne autour de la recherche de trois Innus de la réserve Mashteuiatsh[ii] par une avocate responsable de leur remettre l’indemnisation financière auquel ils ont droit, mais qu’ils n’ont pourtant pas réclamée. Virginie, Marie et Thomas ont fréquenté le pensionnat de Fort Georges dans les années 1930. Alors qu’elle débute sa recherche, l’avocate Audrey Duval consulte Jimmy, un Innu qui s’occupe des itinérants autochtones à Montréal : « Jimmy passe ses journées dans la roulotte où il accueille les Amérindiens dans le besoin. Les perdus, les abandonnés. Ces hommes et ces femmes qui ont quitté leur réserve pour venir s’échouer en ville, où personne ne s’intéresse à eux, sauf lui » (17).

L’histoire de ces trois jeunes se déroule en 1936. Deux grandes amies, Virginie et Marie, sont envoyées à Fort George dans la Baie James : les parents se sentent forcés de laisser partir leurs enfants sous pression du gouvernement, des policiers et avec l’encouragement de « l’homme en soutane » (39).

Il s’agit d’un véritable exil, présenté comme une « chance » de sortir de leur prétendue ignorance : « Les prêtres et les sœurs leur répètent souvent qu’ils ont de la chance que le gouvernement du Canada les ait pris en charge pour les sortir des ténèbres de l’ignorance et leur offrir les lumières de l’enseignement » (97).[iii] 

La liste des actes de maltraitance subis au sein du pensionnat est longue et accablante. Michel Jean les décrit avec minutie, nous forçant à regarder en face ces multiples formes de violences performées à l’encontre d’enfants dans les pensionnats :

  • sévices physiques : enfants battus ;
  • humiliation : suppression du nom remplacé par un numéro, coupe de cheveux, interdiction de parler innu : « L’enseignante pose un morceau de métal tranchant sur la langue de Marie.  Une langue de rasoir.  (…) Un faux mouvement et l’acier tranche la chair » (82) ;
  • alimentation déficiente et insuffisante : « Le fonctionnaire gouvernemental et les prêtres ont accusé les parents des enfants de mal les nourrir. Ils ont dit pour les convaincre que ceux-ci mangeraient convenablement au pensionnat.  Mais la réalité est tout autre. La nourriture qu’on sert aux enfants est souvent de mauvaise qualité et insuffisante. Les jeunes Innus, habitués à manger du gibier frais, de la viande et du poisson fumé ou salé, la trouvent infecte » (85) ;
  • punitions excessives comme par exemple l’isolement dans une cave froide.
  • Le pire, ce sont les nombreux sévices sexuels: « Crier ne servirait à rien.  Personne ne peut l’entendre. Il est seul avec cet homme qui le dépouille de ses vêtements et de sa dignité, avec une froide détermination qui glace le sang du garçon » (89). Il est question de viols à répétition, couverts par la hiérarchie : « Ce que je n’ai jamais accepté, c’est qu’ils fermaient les yeux. Tous! Le directeur du pensionnat, par exemple, le père Dicaire » (180).

 

Ce climat de terreur, et les multiples violences perpétrées à l’encontre des pensionnaires les affectent profondément. Comme de trop nombreuses victimes de ce traitement, Jeanne met fin à sa vie (127).

« Heureusement » (si l’on peut parler ainsi!), l’auteur nous offre quelques parenthèses de bonheur amoureux: « Thomas et Virginie restent soudés l’un à l’autre dans la pénombre. Leur amour représente un cadeau précieux qui les transporte ailleurs » (136). « Elle l’embrasse tendrement et, en ce moment précis, malgré l’île, le pensionnat et les loups, malgré tout, Virginie est parfaitement heureuse » (156).

Ce roman est très difficile à lire. Ce qui se passe au pensionnat est très troublant. Pour les personnes qui penseraient que Michel Jean exagère, je vous suggère de lire les témoignages réunis par la Commission vérité et réconciliation. Entre 2007 et 2015, 6500 témoignages et cinq millions de dossiers ont été recueillis et compilés. Suite à ce rapport, la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens a mis en place une indemnisation qui a atteint plus de trois milliards de dollars entre septembre 2007 et mars 2019. Mentionnons que malgré ce rapport accablant, le gouvernement de Stephen Harper avait refusé de signer la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. Le gouvernement de Justin Trudeau l’a enfin adoptée (en 2020 !), vingt-quatre ans après la fermeture du dernier pensionnat, basé dans la Saskatchewan.

Comme je l’ai mentionné dans ma chronique sur la Baie James, j’ai séjourné à Fort George en 1968 dans le cadre d’un projet de recherche. Le pensionnat n’existait plus à l’époque. Je demeure abasourdi d’y avoir passé du temps sans en entendre en parler.  La politique du silence battait son plein, entretenu par la congrégation des Oblats, notre commanditaire, qui était responsable du pensionnat et des exactions commises sur les Innus de Mashteuiatsh que raconte avec sensibilité Michel Jean.

« Qui se rappelle de Fort George… »?  Grâce à Michel Jean, nous nous en rappellerons.

Post Scriptum : c’est en lisant le roman de Tomson Higway, Champion et Ooneemeeto [iv], que j’ai mieux compris les conséquences des blessures infligées aux jeunes Autochtones dans les pensionnats. D’abord, la fatalité : « Il n’osa pas ouvrir grand les yeux de peur que le prêtre se fâche ; il imagina seulement, après quelques secondes de confusion, que c’était ce qui se passait dans les écoles, que c’était seulement une autre raison pour laquelle on l’avait amené ici, que c’était là simplement un droit des hommes saints » (102).  Ensuite, le déni : « Ce n’était jamais arrivé à personne. Il n’avait pas vu ce qu’il était en train de voir » (104). Enfin, le silence : « … un bon millier de moments d’écoulèrent avant que Jeremiah conclue que Gabriel demeurerait muet là-dessus jusqu’à la mort. Puis il dit, sans intonation : – Maw keegway. Rien » (117). (Jeremiah et Gabriel sont deux frères cris, issus d’une réserve au nord du Manitoba et déportés dans un pensionnat catholique)

Victor Piché, 19 avril 2021


[i] Michel Jean est un journaliste et romancier québécois et innu, originaire de la communauté de Mashteuiatsh.
[ii] Mashteuiatsh est au cœur du roman Kukum de Michel Jean, sous son ancien nom : Pointe Bleue.
[iii] La séparation des enfants de leurs parents et l’envoi d’enfants des Premières Nations, Métis et Inuits dans ces pensionnats créés en 1820 avaient en effet un objectif d’évangélisation et de ‘civilisation’, d’assimilation. En une expression, il s’agit de « tuer l’indien dans l’enfant », selon la Commission vérité et réconciliation du Canada.
[iv] Le roman de Tomson Highway Champion et Ooneemeeto (2004), publié en anglais en 1998 sous le titre Kiss of the Fur Queen, est un incontournable. Bien qu’il se passe au nord du Manitoba, « le monde selon Tomson Highway paraît plus proche du Nitassinan de l’Innu vivant à Uashat, sur la Côte-Nord du Québec, que des terres ancestrales des Pieds-Noirs du sud de l’Alberta », selon Louis Hamelin, dans la préface du livre Le roman d’un virtuose (11).