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Chronique 1.6

Série 1 : Populations autochtones

La Baie James revisitée :
le développement «le couteau sur la gorge»

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Virginia Pésémapéo Bordeleau, Ourse bleue (La Pleine lune, 2007)


« Les chefs cris signataires de la Paix des Braves,
en permettant ces nouveaux développements,
croyaient-ils vraiment venir en aide à leur peuple?
Ou n’auraient-ils pas eu tendance à trop écouter
les consultants de firmes de toutes sortes,
toutes plus ambitieuses les unes que les autres? »

Virginia Pésémapéo Bordeleau, Ourse bleue
(La pleine lune, 2007 : 133-134)

En quête de ses racines, la poétesse, peintre et romancière d’origine métis et crie, Virginia Pésémapéo Bordeleau revient à la Baie James, accompagnée de son conjoint. Ce « voyage intérieur », est l’objet du roman Ourse bleue, publié en 2007. Il se déroule de mémoire en mémoire, celles entretenues par les femmes de sa famille : les mères, les tantes, les cousines. Elle souhaite en rencontrer une en particulier : la tante de sa mère, « … seule survivante des aînés qui garde en mémoire les souvenirs de mon grand-père cri que je n’ai pas connu » (19).

La première partie du livre raconte le voyage géographique. En passant par Matagami, elle se rappelle : « … il y a quarante ans, il s’agissait du territoire de trappe d’un cousin de ma mère, Jos Diamond, de sa femme Allaisy et de leurs nombreux enfants. Avant la Convention de la Baie James » (18). Elle souhaite notamment se rendre dans l’ancien territoire de chasse et de trappe crie, et il n’y a « … pas de temps à perdre, ce territoire sera bientôt inondé par les barrages d’Hydro-Québec. La Rupert sera détournée. Après, elle risque d’être difficile à naviguer » (76). Nous sommes en 2004, peu avant le projet de détournement de la rivière Rupert qui va diviser la communauté crie.

La seconde partie du roman suit le fil des émotions et des sentiments de l’autrice à mesure que le périple, et les rencontres qui le parsèment, avancent. En voici quelques échantillons.

Sur l’impuissance : « Le passé, l’alcool, les êtres aimés disparus remontent à la surface comme des noyés du fond d’un lac. Et comment pourrais-je venir en aide à un esprit alors que je n’ai pu rien faire pour les vivants? (…) Un grand sentiment de détresse m’arrache un hurlement qui s’étrangle en un sanglot » (99-100).

Sur les pensionnats : « Depuis quelques années, ses confrères témoignent de l’horreur vécue entre ces murs gérés par les Oblats de Marie-Immaculée. Mon cul. Les enfants bafoués, utilisés, détruits.  Mes frères et sœurs placés en famille d’accueil où les abus ont continué. (…) Mais pourquoi tout cela? Comment arrêter cette spirale, est-ce possible? » (101).

Sur son (ses) identité(s) : « Tu portes en toi ta famille, mais aussi deux peuples : le rouge et le blanc. Quoi que tu en penses, ton côté blanc est aussi dévasté que ton côté rouge. Tu dois guérir ces deux parties de toi-même et les réunir. En opposition, elles t’affaiblissent. Unie, tu seras comme le roc face à toutes les tempêtes » (106).

Sur le développement de la Baie James : « Harry m’apprend qu’ils ont récupéré une bonne partie de l’ancien territoire de trappe de leurs parents, grâce à la signature de l’Entente de la Baie-James » (118).

Cette appropriation territoriale se poursuit sans relâche : l’autrice fait référence à une ultime recherche archéologique et anthropologique sur les lieux d’arrêt de ses ancêtres nomades et sur le dénombrement des tombes des familles qui occupaient le territoire « même si tout cela sera sous l’eau dans deux mois » (133). « J’imagine la souffrance que ce nouveau deuil a dû éveiller chez les familles. Pour le bien-être de la majorité blanche et celui des Américains qui ne manqueront pas de faire des offres d’achat sur les surplus d’électricité de la province » (133). « Après plus d’une heure de voiture, nous arrivons au chantier des futures centrales électriques. … nous vivons un choc devant la forêt dévastée et ces immenses amoncellements de pierres et de sable au-dessus de cavités creusées par des géants » (181).

Mais quel développement ?

Finalement, Virginia Pésémapéo Bordeleau pose l’une des questions au cœur des débats actuels sur les plans de développement qui impliquent les territoires autochtones. « Les chefs cris signataires de la Paix des Braves, en permettant ces nouveaux développements, croyaient-ils vraiment venir en aide à leur peuple? Ou n’auraient-ils pas eu tendance à trop écouter les consultants de firmes de toutes sortes, toutes plus ambitieuses les unes que les autres? » (133-134).

Cette question me tient particulièrement à cœur. À l’été 1968, j’ai participé à une enquête sociodémographique dans six villages de la Baie James : Moosonee, Attawapiskat, Fort Albany, Moose Factory, Fort Rupert (maintenant – Waskaganish) et Fort George (maintenant Chisasibi).  C’était un peu avant que soit signée la Convention de la Baie James (1975), mais les Pères Oblats parlaient déjà d’un gros projet de développement en des termes fort positifs : « ce sera bon pour les Cris », disaient-ils. Au regard des entretiens que j’ai menés avec les interprètes et certains responsables cris, ces hypothétiques retombées positives étaient loin de faire consensus. Dans mon article sur la migration dans la Baie James, je me suis également questionné sur les impacts réels des projets de développement[1]. La réponse à cette question est fort complexe.

Une façon pour moi de revisiter la région a été de suivre la virée de 2015 de Roméo Saganash, homme politique membre de la nation crie, telle que la raconte Emmanuelle Walter[2]. Dans la littérature, il est souvent fait mention du caractère innovateur de la Convention de la Baie James et du Nord québécois, signée par le Grand Conseil des Cris et les Inuits du Nunavik en 1975. En échange de l’exploitation des terres ancestrales, les Cris et les Inuits ont obtenu des compensations financières, une certaine autonomie administrative et politique, et des droits de chasse et de pêche. Selon Emmanuelle Walter, il s’agit d’un kit inédit en Amérique du Nord. Mais, s’empresse-t-elle d’ajouter, « les premiers mots de la convention sont terribles » : les Cris et Inuits cèdent, renoncent et abandonnent leurs revendications, droits, titres et intérêts autochtones, quels qu’ils soient (14).

Par la suite, la signature de la Paix des Braves en février 2002, dans laquelle Roméo Saganash a été un acteur important, a corrigé certains problèmes soulevés par la Convention de 1975. Cette entente a été le théâtre d’affrontements entre les « développementalistes » et les traditionalistes, à l’occasion du projet de harnachement de la Rivière Rupert. Les propos de Roméo Saganash résument en une capsule le dilemme déchirant des Cris, mis face au choix de signer ou non la Paix des Braves : « Les rivières sont essentielles à l’identité, explique-t-il. Mais la pression pour le développement était énorme, et elle l’est encore. Cinq cents jeunes Cris arrivent sur le marché du travail chaque année. La plupart ne vont pas choisir le mode de vie traditionnel. C’est une bombe sociale à retardement. On avait besoin d’argent. Il a fallu jongler, équilibrer tout ça. On a dû prendre des décisions difficiles. Le harnachement de la Rupert, c’était déchirant » (52). C’est donc le « couteau sur la gorge » que l’entente a été signée.

Pour les opposants, il aurait été préférable que les Cris génèrent leur propre économie et leurs propres revenus[3]. Ce dilemme constitue le nœud des débats actuels sur les solutions à préconiser pour le futur des sociétés et des économies des populations autochtones du Canada[4].

La question posée par Victoria Pésémapéo Bordeleau dans son roman demeure d’actualité, malgré l’important changement de gouvernance dans la région du Nord-du-Québec depuis la parution du roman, en 2007.  En 2014 un gouvernement « paritaire »[5] a été mis sur pied pour la grande région d’Eeyou Istchee Baie-James. Pour Roméo Saganash, la lutte est cependant loin d’être terminée. L’option « développementaliste » est en effet quasiment incontournable pour les représentants autochtones.

On assiste ici à une séquence causale maintes fois répétée dans l’histoire du colonialisme envers les populations autochtones : colonisation et invasion à dépossession et confinement dans des espaces restreints à destruction des modes de vie traditionnels et politiques d’assimilation à détresses et pauvreté dans les réserves à  nécessité d’avoir accès à des ressources financières à  signature « forcée » d’ententes dans lesquelles les populations autochtones permettent l’exploitation des ressources sur leurs territoires en retour de certaines compensations. Difficile d’y voir un choix librement consenti et établi à égalité entre les représentants des communautés autochtones et les gouvernements fédéraux ou provinciaux[6].

Victor Piché, 12 avril 2021


[1] Victor Piché, « Migration chez la population indienne de la Baie James : une étude de cas », Anthropologica, vol. 19, no. 2, 1977, pp. 153-167.
[2] Immanuelle Walter, Le centre du monde : une virée en Eeyou Istchee Baie-James avec Roméo Saganash (Lux, 2016).
[3]  Le film documentaire One More River donne une bonne idée des arguments des opposants au projet.
[4] Glen Sean Coulthard, Peau rouge, masques blancs (Lux, 2018). (Traduit de l’anglais du livre Red Skin, White Masks : Rejecting the Colonial Politics of Recognition, University of Minnesota Press, 2014).
[5] Ce gouvernement régional comprend 11 représentants cris et 11 représentants non cris.
[6] À propos de l’Afrique, l’humoriste québécois Michel Mpambara a lancé ce trait d’esprit : « Aider l’Afrique, c’est comme si j’allais cambrioler mon voisin et que, le lendemain, j’allais lui proposer de lui prêter de l’argent pour s’acheter d’autres meubles (moyennant un taux d’intérêt de 15%) ». Michel Mpambara et François Avard, Y a trop de Blanc au Québec (Les 400 coups, 2003, p. 6).