Return to Chroniques sur l’immigration à travers le roman

Chronique 1.5

Série 1 : Populations autochtones

La colonisation comme migration d’invasion

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Gérard Bouchard, Uashat (Boréal, 2009)


« L’industrie minière et la coupe forestière ont ‘volé’
la plus grande partie des Territoires
(le long de la Sainte-Marguerite et de la Moisie).
Les compagnies se sont installées à leur guise
en faisant comme si les Indiens n’étaient pas là » (…)
On les a chassés de leurs terres »

Gérard Bouchard, Uashat
(Boréal, 2009 : 55)

J’ai eu l’occasion de parler de Uashat à travers les deux romans de Naomi Fontaine chroniqués précédemment[i]. Rappelons que Uaschat est une réserve située près de Sept-Îles, qui appartient à la communauté innue de Innu Takuaikan Uashat Mak Mani-Utenam avec la réserve de Mani-Utenam. J’ai décidé d’évoquer de nouveau cet espace pour deux raisons. La première, est la principale, tient dans le personnage central de Grand-Père, qui raconte l’histoire des Innus de Uashat. Pour créer ce personnage, Gérard Bouchard[ii] a séjourné brièvement dans toutes les Réserves innues du Québec il y a une quinzaine d’années. Il y a fait plus d’une centaine d’entrevues, la plupart avec des hommes âgés, anciens chasseurs. « Mon ’Grand-père’ est une sorte de fusion de ce que j’ai appris de ces entretiens et des impressions très fortes que j’en ai gardé »[iii]. La seconde raison est plus personnelle : ce livre m’a ramené plus de 50 ans en arrière, au moment où, comme Florent, le protagoniste du roman, je faisais l’expérience d’un séjour de deux mois dans la Baie James pour effectuer une enquête auprès des populations cries.

Le livre débute en 1954. Florent Moisan, étudiant en sociologie à l’Université Laval, effectue un stage de recherche dans la réserve. Il habite en pension dans la maison de Grand-Père. Ce séjour constitue un réel bouleversement pour Florent. Confronté à ce que lui racontent les habitants et à ce dont il est témoin, il passe de l’incompréhension à la reconnaissance des valeurs autochtones.

Que nous apprend Grand-Père?

Grand-Père raconte le passé des Territoires, celui des longs déplacements pour la chasse aux caribous : « Mais quand ils avaient tué, quel bonheur! (…) Ils mangeaient beaucoup, remerciaient les dieux, se faisaient étriver, s’amusaient de rien. Pendant quelques jours, la vie penchait du bon bord’ (Grand-Père) » (85). Dans ses récits pointe également la présence néfaste de la colonisation : « cinq Indiens de Uashat se sont fait arrêter sur la rivière Sainte-Marguerite où ils étaient allés pêcher. La rivière appartient à des Américains » (37).

Dans les longues discussions sur le perron, après le souper, Florent prend note des mécanismes de dépossession : Grand-Père parle du « caribou qui se pousse de plus en plus loin vers le nord à cause des mines, des barrages, du bûchage, du prix des fourrures qui n’arrêtent pas de baisser, des jeunes Indiens qui ne vont plus aux Territoires et vivent désoeuvrés dans la Réserve, du savoir ancestral qui se perd » (49). Il mentionne également l’invasion des territoires par le chemin de fer de l’Iron Ore, par la mine et la ville même de Schefferville, situées au cœur des meilleurs terrains de chasse des Innus de cette communauté. Enfin, il explique la mise en œuvre violente de l’obligation d’envoyer les enfants dans le pensionnat de Fort George et ses conséquences dévastatrices (73)[iv]. Les agents du gouvernement « menacent les familles de ne plus leur verser leurs allocations si elles s’opposaient. Celles qui refusent vivent dans la grande misère » (61).

Le chef Bellefleur

Le chef Bellefleur constitue une autre source d’informations pour Florent Moisan sur les conséquences de la politique coloniale sur les Innus. Cette politique a plusieurs dimensions, caractéristiques de la colonisation dont l’exploitation des ressources et l’installation de colons. Il apprend ainsi l’existence de relations difficiles entre les Innus et l’Agence des affaires indiennes de Sept-Îles (agence fédérale) et la municipalité. Fortes du soutien des gouvernements du Canada et du Québec « [l]’industrie minière et la coupe forestière ont ‘volé’ la plus grande partie des Territoires (le long de la Sainte-Marguerite et de la Moisie). Les compagnies se sont installées à leur guise en faisant comme si les Indiens n’étaient pas là (…) On les a chassés de leurs terres » (55). Ils ne peuvent plus non plus pêcher dans leurs rivières, monopolisées par des clubs privés (55). « Les compagnies se développent, les Blancs viennent en masse pour chercher du travail » (55).   Bref, une véritable migration d’invasion.

Lorsque Florent séjourne à Uashat, un conflit gronde : le gouvernement fédéral et le Conseil de ville ont pour projet de déplacer la réserve plus loin, afin de faire place au « progrès » à Sept-Îles. La majorité des Indiens de Uashat s’opposent au projet (34).  À la fin, ce bras de fer se résout par un coup de force : seuls les Blancs signent l’entente de déménagement (288). Les agences gouvernementales ferment le cimetière, arrêtent le ramassage des déchets, mettent fin au paiement des allocations aux familles récalcitrantes, l’évêque ferme l’église, la Hudson Bay ferme ses portes. Tout est fait pour rendre la réserve inhabitable.

Évolution de Florent

Au début, Florent n’est pas enthousiaste à l’idée de séjourner à Uashat : « Je me demande bien pourquoi monsieur Laroque était si pressé de m’envoyer dans cette espèce de trou… » (21). « … perdu dans une Réserve qui ressemble à un camp de concentration avec des barbelés … » (25). Ignorant tout de cette société, il voit les Innus au filtre des préjugés répandus au Québec : « Un peu de progrès ne leur ferait pas de mal. Je comprends les gens de Sept-Îles » (37).

Ses conversations avec Grand-Père ont peu à peu raison de ses préjugés : « L’échange que j’ai eu hier avec Grand-Père m’a bouleversé. Là, je pense que je prends vraiment conscience de la vie des Territoires, de tout ce qu’elle signifie pour les Indiens. Je comprends mieux aussi les sentiments que leur inspire le déclin de cette ancienne vie. Je n’avais jamais imaginé qu’il y avait, si loin dans Nord (et en même temps si prêt de nous, quand on y pense) une vie aussi intense, aussi pleine » (243).

Grand-Père joue souvent du tambour. Un jour pourtant, le tambour se tait. Sans prévenir. Ce suicide frappe Florent, qui s’était attaché au vieil homme. Il est dévasté, une dévastation de l’ampleur de la faille que ce séjour a ouverte chez lui. « Qu’est-ce que je vais faire de ma vie maintenant ? » (320). Finalement, il s’exilera à Montréal, sans donner signe de vie à sa famille (321). Il disparaît, à l’image de la culture innue menacée d’assimilation. Contrairement au roman de Gérard Bouchard, les romans plus récents, écrits par des Autochtones au Québec, laissent parfois entrevoir des possibilités de vie meilleure. Il faut dire qu’en 1954, au moment où l’action de Uashat se déroule, les perspectives sont particulièrement sombres. Si la colonisation continue aujourd’hui sous diverses formes, la résistance, elle, a pris de l’ampleur depuis les années 1970.

Ce livre m’a bouleversé. Comme Florent à Uashat, j’ai passé trois mois dans six villages cris de la Baie James, à l’été 1968 (dont le tristement célèbre Fort George, siège de l’orphelinat). Comme Florent, j’étudiais la sociologie (à l’Université d’Ottawa), et comme lui j’avais un professeur complètement déconnecté et surtout intéressé par la subvention des Pères Oblats et d’éventuelles publications « savantes ». Enfin, il se trouve que moi aussi, je faisais des entrevues afin de remplir des fiches « composition des ménages ». Malheureusement, je n’ai pas eu la chance rencontrer un Grand-Père. Je suis donc resté « ignorant » des histoires autour des territoires de chasse. Je le savais, mais ça demeurait très vague et lointain. Et j’étais loin de parler de migrations d’invasion.

Victor Piché, 5 avril 2021


[i] Naomi Fontaine, Kuessipan et Shuni.
[ii] Le québécois Gérard Bouchard a de multiples cordes à son arc : il est à la fois sociologue, historien, écrivain et professeur.
[iii] Communication personnelle de l’auteur.
[iv] Nous consacrerons une chronique entière à la question des pensionnats.