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Chronique 1.4

Série 1 : Populations autochtones

Le retour aux sources et la quête identitaire

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.
Naomi Fontaine, Kuessipan
(Mémoire d’encrier, 2011/2020)

Shuni
(Mémoire d’encrier, 2019)

« Ramer, marcher, porter, camper,
manger, dormir, décamper, ramer.
C’était sa vie.  (…)
Le chemin était déjà tracé
par des milliers d’autre portages. »

Naomi Fontaine, Kuessipan
(Mémoire d’encrier, 2011/2020 : 74)

En migration, la notion de déplacement présuppose au minimum deux espaces : une origine et une destination et des mouvements entre les deux. Pour cela, il faut un territoire à l’intérieur duquel les déplacements sont possibles. Cette mobilité implique aussi la liberté de circulation dans un espace contrôlé par le groupe qui le peuple. Un des points les plus frappants dans les romans écrits par des Autochtones au Québec est l’intime relation entre la vie quotidienne et le mouvement dans un vaste espace permettant les activités de survie, qu’elles soient alimentaires, vestimentaires ou utilitaires[i]. Toute brèche dans l’accès au territoire constitue une menace sérieuse à cette survie. Le roman de Naomi Fontaine[ii]Kuessipan – constitue un long poème déchirant sur les impacts du rétrécissement des territoires ancestraux.

Kuessipan se déroule à Uashat, une réserve innue près de Sept-Îles. Les quatre chapitres du livre forment un va-et-vient constant entre le passé nomade, la vie présente confinée dans la réserve d’Uashat, le retour sur les territoires de chasse (Nutshimit) et, finalement, un clin d’œil au futur à travers Nikuss, le fils.  Ce sont là les espaces de la mobilité, essence même de la vie des Innus.

Il est d’emblée clair que le retour de l’autrice sur la réserve lui pose un dilemme déchirant : comment raconter les histoires qui habitent cet espace ? D’une part, il y a la tentation de « dénaturer les choses – pour n’en voir que le tison qui brûle encore dans le cœur des premiers habitants. (…) Une réserve reconstruite où les enfants jouent dehors, où les mères font des enfants pour les aimer, où on fait survivre la langue ». D’autre part, « … qui veut dire des mots comme drogue, inceste, alcool, solitude, suicide, chèque en bois, viol? J’ai mal et je n’ai encore rien dit. Je n’ai parlé de personne. Je n’ose pas » (9).

L’action se déroule en trois temps. Le temps nomade rappelle le départ des hommes pour la chasse et leur retour festif, animé du plaisir du travail accompli et de ce « sentiment masculin de fierté d’être non seulement pourvoyeur, mais aimant envers sa famille » (59). Ce temps nomade est indissociable de Nishimit, « l’intérieur des terres, celle de mes ancêtres. Chaque famille connaît ses terres. Les lacs servent de route. Les rivières indiquent le nord. »  (…) Nushimit, un rituel pour les chasseurs de caribous. Un air pur dont les vieux ne peuvent se passer » (61).

Le deuxième temps – celui du présent – se passe sur la réserve. Même si l’autrice dit vouloir reconstruire la réserve pour n’y voir que de la fierté, elle ne peut s’empêcher de mentionner les dimensions violentes de la vie dans cet espace.

Comme la drogue : « Puis, elle est arrivée. Cette chose trop petite pour être fatale. En trouver. L’écraser. L’inhaler. Puis devenir fort. Il y en avait partout dans la réserve. Dans les maisons, dans la rue. Elle se vendait par petites doses, une pilule à la fois. Pas cher. De la drogue pour les pauvres. Des nuits qui durent des semaines. » (30)

Comme l’enlèvement des enfants pour l’école des Blancs : « Seul souvenir oublié (…) L’événement : l’enlèvement des Indiens qui n’ont jamais demandé à être Blancs » (48).

Comme le fossé qui se creuse entre les générations : « L’été refait ses premiers pas, l’enfant revient. Il a changé. Il a vieilli. La mère prend dans ses bras le petit homme. Elle pleure de ne plus reconnaître sa voix et ses manières » (67).

Et malgré tout, impossible pour l’autrice de clore l’histoire sur du désespoir : « Je n’ai pas le droit. (…) Pas le droit de laisser tomber ce soir, malgré la fatigue et les pleurs qui me gardent en éveil, en somnolence, en épuisement postnatal. (…) Bien sûr que je n’ai pas le droit d’oublier mon instinct de nomade, sans cesse à la recherche d’un état de grâce » (106).  L’espoir, c’est dans son fils qu’il revivra, comme l’exprime la toute dernière phrase du livre : « Ton rire sera l’écho de mes espoirs. Le soleil se couchera sous nos regards distraits. Pas de brume, pas de pluie, pas de passé trop lourd qui fait suffoquer ce qui vit. Le silence entourant nos rêves d’avenir. Près de la rive et des marées, il y aura nous, Nikuss » (109).

Les trois temps qui rythment le roman de Naomi Fontaine se retrouvent avec constance dans les romans Autochtone au Canada : le temps du nomadisme rendu possible par l’accès à un vaste territoire, le temps du confinement forcé dans l’espace réduit de la réserve, et enfin, le temps de l’espoir.

Si le deuxième temps est indissociable de celui de l’invasion colonisatrice, cette facette de l’histoire est peu présente dans Kuassipan. L’histoire se lit comme un long poème davantage axé sur les sentiments intérieurs que sur la description des actions à la base de la perte des territoires. Non pas que l’autrice veuille les ignorer, car on les retrouve de façon magistrale dans son autre roman, Shuni (Mémoire d’encrier, 2019).

Shuni s’adresse à Julie, l’amie de la narratrice, qui projette de se rendre dans sa communauté – Uashat – pour y aider les Innus. Voici « ce que tu dois savoir, Julie (sous-titre du roman), car « avant d’aider qui que ce soit (…) il faut bien commencer par les connaître. » (11)

Par exemple, il faut savoir qu’avant, « notre village était le lieu de rassemblement pour les Innus » : pour les fêtes, les mariages, le vent chaud de la mer, pour les anecdotes de chasseurs. Mais c’était avant les décrets canadiens. (…) Les dialogues de sourds ». « Ils savaient que leur manière de vivre ne seraient plus les mêmes. Que leurs savoirs seraient mis à rude épreuve. Leur parole souillée. Leur corps violé. Leur territoire dévasté. (…) Ils pressentaient, sans pouvoir le nommer, ce qu’est être colonisé » (15-16). Si les statistiques sont la manière la plus souvent utilisée pour dépeindre les conditions d’existence des Premières Nations (faible scolarisation, toxicomanie, suicides), elles ne disent pas tout, et ce sont ces manques que raconte Naomi Fontaine (22). Ce que les chiffres ne disent pas, c’est la conséquence subjective de la dépossession culturelle et du racisme. « Ce n’est pas la modernité qui nous a presque tués. C’est l’idée impossible qu’une race puisse être supérieure à une autre » (61).

L’autrice refuse la notion de résilience : « Ce terme sonne à mon oreille comme une forme de passivité, lorsqu’il est utilisé pour nommer la force de survivre à la colonisation sauvage dont ont été victimes les Premières Nations » (81). « Rien dans ce que j’ai vu chez lui ne ressemble à de la résilience. C’est de l’entêtement, du courage, de la fermeté. De la résistance. Voilà Shuni, la résistance » (83).

Naomi Fontaine souligne ce qu’est l’espace de la réserve, dont la fuite représente également pour elle la fuite de l’oppression, de l’exclusion, de la pauvreté, de formes de maisons accablantes. « Tu n’iras pas t’installer à Uashat, Shuni, parce que toi, tu as le choix » (99). « La réserve est un lieu de contraintes et de sédentarisation » (101).

Vers la fin de Shuni, Naomi Fontaine revient sur l’impact du colonialisme, les tentatives d’assimilation, le vol des territoires et des enfants des Autochtones. Elle conclut sur une note d’espoir : « Si les réserves, si la loi sur les Indiens, si les pensionnats, si le racisme systémique, si la négation de notre culture ne les ont pas tués, eux, ceux qui ont subi toutes ces choses, rien aujourd’hui ne pourra détruire notre culture » (128). Elle fait écho aux premiers paragraphes du roman : « Quand tu viendras chez moi, tu verras que le Conseil, composé de ceux qui dirigent la communauté, a fait mettre un autre panneau à côté de celui du gouvernement. Un panneau blanc avec des lettres noires peintes sur le bois. Les Innus vous souhaitent la bienvenue dans la communauté de Uashat. » (17).

En terminant, j’aimerais souligner un aspect rarement abordé lors des discussions sur les rapports entre les Premières Nations et le reste des habitants du Québec. Dans les dernières pages de son roman (Shuni), Naomi Fontaine mentionne l’influence qu’ont eu sur elle des auteurs québécois tels que Félix Leclerc, Arlette Cousture, Gabrielle Roy, Anne Hébert, et des romans comme L’influence d’un livre, Les belles-sœurs, Adagio, Les filles de Caleb, Le Survenant (141). Elle écrit : « Aussi improbable que ça puisse paraître, le nationalisme québécois a forgé mon esprit d’appartenance à ma culture. Les récits anciens du petit peuple qui rêvait d’indépendance m’ont fait grandir, à la mesure du Québec d’aujourd’hui. Lorsque Félix écrit la race, c’est tout mon corps qu’il interpelle. Lorsque Nelligan pleure l’hiver, il s’adresse à mon identité » (141).

Ce détour dans l’histoire « du petit peuple » vise en fait à rappeler que « comme les Québécois, on a droit à notre culture. Parce que même lorsque les Innus se taisaient, ils rêvaient la nuit. En plein jour. Observant le crépuscule. Un rêve qui épouse les mêmes idéaux que ceux des Québécois. Un rêve que seule la poésie est parvenue à rendre réel jusqu’à ce jour. Celui du pays neuf » (142). Il s’agit d’un véritable plaidoyer pour l’autodétermination : « Aujourd’hui nous exigeons de prendre les décisions par nous-mêmes en ce qui concerne nos communautés, nos territoires, notre économie, nos populations, nos problèmes sociaux, notre éducation, notre identité » (142).

Le dernier paragraphe du roman met en place tous les éléments de ce que pourraient inclure, selon elle, le nationalisme québécois, néoquébécois et des Premières Nations :

« Est-ce qu’un pays commun pourrait naître ? Bâti sur l’autodétermination des Premières Nations, le nationalisme québécois et néoquébécois. Je crois que c’est possible. Nous verrons peut-être le jour où nos deux histoires se rencontreront, pour la seconde fois. En témoin d’une alliance égalitaire, comme le monde n’en aura jamais vu, un pouvoir politique réparti entre Autochtones et Québécois, nous nous souviendrons des erreurs du passé, pour ne pas les répéter. C’est ainsi (que) nous honorerons la mémoire de nos ancêtres » (143)[iii].

Victor Piché, 30 mars 2021


[i] Sur la notion d’espace à habiter, voir Marie-Ève Vaillancourt (2017), « Un héritage à habiter. Lecture géopoétique de Kuessipan/ À toi et de Puamun, le rêve, de Naomi Fontaine » Recherches amérindiennes au Québec, 47 (1), pp. 25-34.
[ii] Naomi Fontaine est une romancière et poétesse membre de la nation innue d’Uashat.  Elle est également enseignante de français.
[iii] Comme l’indique l’essai de Glen Sean Coulthard, Peau rouge, masques blancs (Lux, 2018), il y a des débats à l’intérieur des groupes des Premières Nations sur les stratégies de revendications qui vont de la « reconnaissance » à l’intérieur du cadre fédéral ou provincial, jusqu’au rejet de ce cadre au profit d’une autonomie totale sans l’obligation de permettre l’accès aux ressources naturelles des Territoires. Voir aussi Arthur Manuel et Grand Chef Ron Derrickson, Décoloniser le Canada.  Cinquante ans de militantisme autochtone (Écosociété, 2018, original en anglais paru en 2014). Nous reviendrons sur cette question en parlant de la Baie James.