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Chronique 1.3

Série 1 : Populations autochtones

Du mouvement à la sédentarisation forcée

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Michel Jean, Kukum (Libre Expression, 2019)

« Nomades dépossédés,
nous ne pouvions être
que ce que nous étions,
des apatrides »

Michel Jean, Tukum
(Libre Expression, 2019 : 181)

 

Ce roman, c’est l’histoire de l’immigration-invasion à l’origine de la dépossession territoriale et culturelle des Autochtones du Canada racontée à travers les yeux de l’héroïne, Kukum. En innu-aimun, ce mot qui signifie « grand-mère », et qualifie ici l’arrière-grand-mère de l’auteur, Michel Jean. Le roman traverse la région du Lac-Saint-Jean, entre les bords du grand lac Pekuakami (lac Saint-Jean) où les Innus Pekuakamiulnuatsh passent leurs étés, et le lac Peribonka un peu plus au nord, où se trouvent leurs territoires de chasse et de trappe hivernaux. Ce mode de vie nomade ne permet pas une réponse univoque à la question « tu habites où? », comme l’illustre la réponse de Thomas à Kukum, dès les premières pages :

– « ‘Chez toi, c’est Pointe-Bleue?
– Oui et non. (…) Pointe-Bleue, c’est où nous passons l’été. Et où nous vendons les peaux au magasin de la Baie D’Hudson. Chez moi, c’est là-bas.’ Il a pointé sa main en direction du nord-est » (24).

Le roman se termine cependant dans un espace clos, la réserve de Pointe-Bleue, appelée depuis 1985 « Mashteuiatsh ».

Kukum a en réalité pour prénom Almanda. C’est une orpheline blanche, originaire du village de colon Saint-Prime, dans la région du Lac-Saint-Jean. À 15 ans, elle tombe en amour avec Thomas, un Innu, qu’elle épouse, adoptant d’un même mouvement sa famille, sa culture et son mode de vie. Son histoire est celle de la rencontre d’un autre monde qu’elle apprivoisera progressivement jusqu’à y appartenir entièrement. Au début du roman, c’est le monde blanc de Saint-Prime qu’Almanda nous décrit. On voit percer çà et là les stéréotypes sur les Autochtones, comme lorsque sa mère adoptive lui demande : « Pourquoi rentres-tu si tard, Almanda?  C’est dangereux, la nuit.  Tu pourrais tomber sur des sauvages » (21), et lorsqu’il est question du mariage avec Thomas, l’Innu : « T’es pas pour marier un Indien. Tu sais comment ils sont, les Indiens ? Ils en arrachent, dans le bois. Toi, t’es pas habituée à ça. Ça n’a aucun bon sens, ma fille » (p29). Ignorance et indifférence envers les Autochtones sont nouées : « Le soir, au souper, j’ai demandé à mon oncle ce qu’il y avait de l’autre côté du lac Saint-Jean. ‘Rien. Y a rien là-bas. Juste du bois pis des mouches » (25). Comme dans d’autres pays coloniaux, elles contribuent à l’appropriation des terres perçues comme « gratuites » par les colons : « Le village se développait peu à peu. De nouveaux colons s’installèrent, attirés par les terres gratuites qu’il fallait cependant défricher » (p20).

Par la suite, la vie d’Almanda (Kukum) dans le clan de Thomas nous fait découvrir les nombreux mécanismes et conséquences de la dépossession coloniale. Elle passe notamment par le changement forcé de noms : « Malek avait été le premier à porter le nom de Siméon. Jusque-là, la famille se nommait Atuk. Mais les prêtres n’aimaient pas ces mots qu’ils ne comprenaient pas, et ils ont obligé les Innus à utiliser des patronymes français. Ainsi le clan Atuk est devenu la famille Siméon » (67). Le chapitre intitulé « avant » est le plus révélateur des actions qui ont bouleversé la vie d’ « avant ».  : « C’est difficile d’expliquer le territoire avant. Le bois avant les coupes à blanc. La Péribonka avant les barrages » (115). (…) « C’est ardu à expliquer parce que cela n’existe plus. Les usines à papier ont dévoré la forêt. La Péribonka a été soumise et souillée. D’abord par la drave, puis les barrages ont avalé ses chutes impétueuses et créé des réservoirs dont l’eau nourrit maintenant les centrales électriques » (115). Nous avons ici les mécanismes concrets de la dépossession territoriale sans merci : l’exploitation forestière, avec la coupe à blanc, les usines à papier, les barrages, le chemin de fer, tous les mécanismes qui vont se répéter dans presque toutes les régions nordiques, que ce soit près de Sept-Îles, dans la Baie James ou ailleurs. L’héroïne dépeint tout de même une vie de nomadisme bien loin d’être idyllique, dans le temps d’ « avant ». Les nombreux voyages vers les territoires de chasse étaient toujours difficiles, ponctués par de nombreuses tempêtes, le froid, les campements dans des abris durant les périodes de neige, portage avec les bagages : « Une semaine à peine après notre arrivée, une tempête d’une rare violence a déferlé sur Péribonka. De puissantes rafales se jetaient sur la forêt en hurlant. On ne voyait ni ciel ni terre. Encore une fois confinés à nos tentes, qui tremblaient sous les bourrasques, nous étions réduits à piger dans nos réserves d’hiver » (103). Bien que dur à certains égards, le mode de vie nomade est un aspect essentiel de la culture et de l’identité Innue. En le remettant en cause, la dépossession territoriale produit une déstabilisation incommensurable.

Cette dépossession a cependant été effectuée progressivement, et a tardivement été perçue comme telle par les Innus : « Comment pouvions-nous savoir ce qui allait suivre? Même si les indices devenaient évidents… Les scieries qui se multipliaient, le chemin de fer arrivé à Roberval qui amenait toujours plus de colons et de bûcherons, et les énormes bateaux à vapeur d’Horace Beemer, emplis de touristes sur Pekuakami. Peut-être nous sentions-nous à l’abri. Peut-être préférions-nous ne pas voir les signes avant-coureurs de ce progrès qui nous menaçait » (148).

« Les signes avant-coureurs étaient là depuis longtemps. Les fermiers avaient défriché et encerclé tout le lac. L’odeur du fumier se répandait. De nouveaux villages voyaient le jour et plusieurs clochers s’élevaient maintenant dans le ciel de Nitassinan. Les bûcherons, surtout, étaient de plus en plus nombreux et actifs. Ils avaient commencé par les arbres autour du lac et des villages. Puis, ils avaient remonté plus haut dans le bois » (163).

On voit ici à l’œuvre un pan de l’histoire du Québec, la colonisation, qui est souvent racontée comme une épopée, à partir du point de vue des colons. Ce récit a une autre face, qui apparaît dès lors que le point de vue des Autochtones est considéré. Il révèle l’immigration d’invasion de colons, qui s’approprient de manière croissante les territoires des Autochtones, afin de s’y installer et d’en exploiter les ressources. L’envers de l’épopée est une dépossession forcée et sans préavis :

« – On est Indiens, on a le droit de chasser ici.
– Vous n’avez pas le droit » lui répond le garde-chasse (170).

L’école obligatoire pour les 6 à 15 ans a fortement contribué à la sédentarisation forcée des Innus. Sous la contrainte de la force policière, les enfants sont envoyés dans le pensionnat de Fort George (Baie James). Comme dans le reste du roman, la petite histoire rejoint la grande, ici, celle violente, des pensionnats dans lequel ont été cloîtrés plusieurs générations d’Autochtones au Canada et au Québec [i].

« Coupés du territoire, nous avons dû apprendre à vivre autrement. Passer directement d’une vie de mouvement à une existence sédentaire. Nous n’avons pas su comment faire et, encore aujourd’hui, on ne sait pas toujours. L’ennui s’est infiltré et distillé son amertume dans les âmes » (171). « Les Innus sont passés de l’autonomie à la dépendance. Nous n’en sommes jamais tout à fait sortis encore » (171). « L’alcool et la violence n’étaient pas le problème. Ils étaient plutôt les symptômes du mal insidieux qui rongeait les Innus » (189).

C’est ainsi que les Innus de Mashteuiatsh sont passés de la libre circulation dans un vaste territoire au confinement forcé dans « leur » réserve, paroxysme de l’assimilation forcée par la sédentarisation. Cette histoire se répète dans toutes les régions du Québec que les immigrants colonisateurs – entrepreneurs, bûcherons, chasseurs, pêcheurs, fermiers, missionnaires– ont envahi pour « mettre en valeur », c’est-à-dire exploiter à leur profit, les ressources naturelles.

Le mot de la fin appartient à Kukum :

« Aujourd’hui, Ernest dort sous ce désert englouti par l’eau glacée. Mon petit. Mon tout petit » (137).

Au moment de terminer l’écriture de cette chronique, j’apprends que Michel Jean vient de publier une réédition revisitée de son roman, Elle et nous, paru initialement en 2012, sous le nouveau titre Atuk, elle et nous. Ce roman est centré sur l’histoire de la grand-mère de l’auteur, Jeanne (la fille d’Almanda et de Thomas dans Kukum), à travers la quête identitaire de l’auteur. Bien que ce roman ait été écrit avant Kukum, il est intéressant de le lire ensuite : l’histoire se poursuit ainsi, comme une « saga » familiale couvrant près d’un siècle. « Il est difficile de se reconnaître chez les autres et de déterminer sa place quand on n’arrive pas à définir sa propre identité » (170).  Il reconnaît sa « méconnaissance de la vie en réserve, moi qui avais grandi en privilégié dans un quartier tranquille de Sorel » (170). Les dernières pages du livre sont consacrés à son filleul : « Jérémy reste silencieux, attentif face aux montagnes dressées à l’horizon, face au vent qui souffle. Il y en lui une gravité et un calme que je connais.  – ‘Jérémy, l’indien, tu l’as en toi’ » (226). L’histoire se poursuivra-t-elle sur une quatrième génération ?

Victor Piché, 22 mars 2021


[i] Je reviendrai sur la question des pensionnats en parlant d’Uashat (romans de Gérard Bouchard et de Naomi Fontaine), de la Baie James (roman de Virginia Pésémapéo Bordeleau) et surtout du roman de Michel Jean (Le vent en parle encore).