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Chronique 1.2

Série 1 : Populations autochtones

Le roman de la colonisation brutale

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

An Antane Kapesh, Tanite Nene Etutamin Nitassi?
Qu’as-tu fait de mon pays ?
(Mémoire d’encrier, 1979/2020).


« C’est toi qui avais besoin de moi, n’est-ce pas? Encore là, tu voulais dissimuler et mentir.
C’est pourquoi tu ne m’as parlé de rien à ton arrivée. QUÉBÉCOIS. Crois-tu pouvoir me leurrer ?
Même si, jusqu’à la fin des temps, tu ne fermes jamais le bec et que tu continues à crier partout,
à la radio et à la télévision, que tu te nommes QUÉBÉCOIS,
jamais je ne t’écouterai et jamais je ne te croirai »

An Antane Kapesh, Tanite Nene Etutamin Nitassi?  Qu’as-tu fait de mon pays?
(Mémoire d’encrier, 2020, p. 77).

 

La personne qui tient cette plume acérée est l’autrice innue An Antane Kapesh. Première écrivaine Autochtone à avoir publié en français et en innu-aimun au Canada, elle est née en 1926, dans le Grand Nord (Nunavit), où elle a grandi avec une éducation innue traditionnelle. Sa vie est profondément marquée par les politiques d’assimilation et l’emprise croissante du Canada et du Québec sur les territoires où vivent les Autochtones. En 1953, elle s’établit avec sa famille à Maliotenam, près de Sept-Îles, quand la réserve est créée. Elle en repart trois ans plus tard et s’installe vers Shefferville, devenant cheffe du conseil de bande de la réserve de Matimekosh. Par la suite, elle apprend à lire et écrire l’innu pour relater ses expériences de déplacements et d’assimilation forcés et défendre son peuple. Son premier essai et réquisitoire implacable contre les Blancs, Je suis une maudite sauvagesse, est publié en 1976[i]. Empreints de son vécu, les écrits d’An Antane Kapesh résonnent comme une charge générale au nom de l’ensemble des peuples Autochtones du Canada.

An Antane Kapesh le débute en louant le mode de vie traditionnel :

« Le vieux, qui était dans la forêt, avec une façon de vivre remarquable tellement elle était ingénieuse. Il ne manquait de rien, il était très bien. Son territoire était très beau et très grand.  Il possédait plusieurs rivières, qui se jetaient dans la mer. Et dans la forêt, là où il vivait, il ne dépendait que de lui-même pour subsister » (p. 9).

On pourrait penser qu’elle nous décrit un passé idyllique et idéalisé. Ce serait mal comprendre, à mon avis, cette vision du passé. La vie quotidienne était loin d’être facile, comme le documenteront plusieurs romans que nous évoquerons dans d’autres chroniques. Les intempéries du climat venteux et froid, la faim qui tenaille les ventres à cause des difficultés à trouver du gibier et les maladies tueuses d’enfants sont de trop courants fléaux. L’autrice ne les évacue pas au nom d’un passé romantique. Ce qu’il faut noter, dans la vision présentée dans l’extrait ci-haut, c’est la beauté et l’ingéniosité du territoire, et l’idée que le « vieux » « ne dépendait que de lui-même pour subsister ». La perte du territoire et de l’autonomie par la colonisation bouleverse profondément le mode de vie traditionnel que dépeint An Antane Kapesh.

L’histoire qu’elle nous raconte montre comment, petit à petit, le territoire s’est rétréci, rendant son peuple de plus en plus dépendant des Blancs. C’est le grand-père qui raconte à son petit-fils les histoires du passé. Il voyage avec lui : « – Grand-père, c’est vraiment beau, la terre, le sable, l’eau…  Et le vieux lui répond : Quand je regarde ce paysage, moi je pense que c’est le Créateur lui-même que nous voyons, tellement tout est beau » (p. 17). L’enfant sait que son grand-père est sur le point de mourir, mais il ne s’inquiète pas de se retrouver seul dans la forêt, car « J’ai vraiment tout ce qu’il me faut, se dit-il, mon grand-père m’a tout appris » (p. 25).

Commence alors pour l’enfant une série de rencontres un peu naïves avec les Polichinelles (les Blancs).  Au début, ce sont des contacts d’échanges (des fourrures pour des couteaux et des fusils), des contacts d’entraide : l’enfant aide le Blanc à se débrouiller « certain qu’il ne va pas rester » (p. 33). Polichinelle donne des vêtements, de la nourriture ; il dit qu’il est venu pour le soigner (p.35). Graduellement, l’enfant aperçoit des avions qui sont de plus en plus gros, transportant différentes sortes de machines. Mais « qu’est-ce qu’ils peuvent bien vouloir faire ici ? » (p.37), se demande-t-il. Puis, ce sont les travaux qui surgissent : un groupe creuse dans les montagnes, un autre construit un chemin de fer, un troisième, « un édifice où sera gardé l’enfant pour éviter qu’il ne nous dérange pendant la durée des travaux » (p. 39).

Le Polichinelle tente de rassurer l’enfant : « Allez, va-t’en d’où nous venons, suis notre chemin! Cela te plaira, tu n’auras pas de problème et tu ne manqueras de rien. Nous te fournissons tout gratuitement, nous irons même jusqu’à te donner de l’argent. Nous t’éduquerons dans notre propre école pour que tu vives comme nous et que tu parles comme nous. Il y aura toujours des gens qui t’accompagneront et te garderont. Tant que tu suivras notre chemin, tu en rencontreras constamment d’autres de notre espèce » (p. 43).[ii]

En route, l’enfant va de découverte en découverte : un magasin, un hôpital, un dentiste, un optométriste. À chaque fois qu’il tente d’utiliser ces services, il en ressort humilié. Viennent ensuite s’ajouter l’alcool et les arrestations, le juge pour les condamner et, enfin, les touristes avec leur caméra pour le filmer. Exaspéré, l’enfant s’exclame au Polichinelle : « Sais-tu d’où tu venais? Je vais te le dire sans détour. Tu venais de là-bas, de l’autre côté de l’océan. Tu es un immigrant » (p. 77).

Le roman se conclut sur une note teintée de colère et de désespoir, celle du petit-fils qui mesure l’ampleur de ce qui a été pris. « Alors l’enfant s’arrêta de parler. Il était vraiment très en colère quand il se rendit compte de l’importance des choses qu’il avait perdues. Il avait perdu son territoire entier, tous les aspects de sa culture et même sa langue. Et il s’avait alors qu’à l’avenir, et jusqu’à sa mort, il devrait continuer, bon gré mal gré, à faire le fou avec les Polichinelles et à jouer à leurs polichinelleries » (p. 79).

Impossible de demeurer impassible face à cette histoire de dépossession, revers de l’histoire de la constitution du Québec et du Canada.

Victor Piché, 17 mars 2021.


[i] La version utilisée ici a été éditée par Naomi Fontaine, qui en a également écrit la préface.
[ii] C’est surtout dans son autre livre, Je suis une maudite sauvagesse, que An Antane Kapesh fustige l’éducation des Blancs :

– « Si vous acceptez que je leur donne une éducation de Blancs, ce sera le commencement de la fin de notre culture indienne » (
25).
– « À cause de l’éducation des Blancs qu’ils ont reçue, aujourd’hui mes enfants ne connaissent rien de leur culture indienne, ils perdent leur langue indienne, ils mangent à peine leur nourriture indienne, ils ont perdu leurs costumes vestimentaires. Parce qu’ils sont allés à l’école du Blanc, nos enfants se trouvent à présent dans l’entre-deux… » ( 73).