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Chronique 1.12

Série 1 : Populations autochtones

La dimension internationale des migrations
dans les romans autochtones

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Mes chroniques intitulées « les migrations imaginées » visent essentiellement à répondre à la question suivante : que nous apprend le roman sur l’histoire de l’immigration au Québec ? L’objectif premier est de raconter « tout ce que les chiffres ne disent pas » (Naomi Fontaine, Shuni, p. 12—Présentation).[i]

Dans ma série sur les populations autochtones, la dimension « immigration » n’a pas toujours été évidente. En guise de conclusion à cette série, j’aimerais revenir sur la notion de frontière et dire en quoi la dimension internationale est omniprésente dans ma conception des migrations autochtones.

Toute migration implique, d’une part, une origine et une destination et, d’autre part, un changement de résidence, qu’il soit temporaire ou définitif. Au cœur des dynamiques migratoires se trouve la notion incontournable de frontière. Dans le monde contemporain, le champ de la migration internationale est désormais bien circonscrit — puisque les frontières furent « arrêtées » avec l’émergence des États-nations — encore qu’il existe toujours aujourd’hui un certain nombre de conflits territoriaux un peu partout dans le monde. C’est notamment le cas des peuples autochtones pour lesquels la configuration des frontières est loin d’être précise, et encore moins « finale », compte tenu des nombreuses revendications territoriales actuellement en cours. Comme on l’a vu, entre autres, dans les discussions sur le développement de la Baie James (p. ex. Ourse bleue de Virginia Pésémapéo Bordelau — chronique 1.6) ou de la Côte-Nord (p. ex. Kuessipan de Naomi Fontaine — chronique 1.4), les revendications territoriales se déploient souvent sous le signe de l’autonomie et de la souveraineté.

Il me semble que l’univers migratoire autochtone échappe aux définitions classiques rattachées aux frontières internationales actuelles. C’est pourquoi j’ai choisi de parler de migrations en me situant à l’intérieur des frontières telles qu’elles sont définies et traversées par les Autochtones. Plutôt qu’une approche conventionnelle — légaliste — de la frontière, j’ai opté pour une approche historique et sociologique, respectant les conceptions frontalières telles que vécues par ces groupes.

Pour certains des types de mouvements dont parlent les douze romans retenus, on pourrait argumenter qu’il s’agit là en effet de migrations « internes ». Cependant, à l’exception des migrations traditionnelles liées au nomadisme (avant la colonisation), je considère que la dimension internationale est cruciale pour comprendre l’ensemble des migrations autochtones.

Premièrement — et c’est le cas le plus rapproché d’une conception conventionnelle de la frontière —, j’ai parlé de l’immigration autochtone comme fondatrice, celle qui vit les premiers groupes s’installer sur le territoire aujourd’hui nommé le Québec. On parle ici d’une présence autochtone qui remonte à 12 000 ans.

Deuxièmement, c’est à travers mon utilisation de la notion de « migrations d’invasion et de colonisation » (p. ex. Qu’as-tu fait de mon pays de An Antane Kapesh — chronique 1.2 et Uashat de Gérard Bouchard — chronique 1.5) que je resitue les migrations autochtones dans leur contexte international. D’abord, tout au long des 18e et 19e siècles, l’immigration européenne fut étroitement associée à la prise de possession des territoires ancestraux des populations autochtones. C’est le fondement même de l’histoire colonialiste canadienne et québécoise. Dans certains cas, cela a même provoqué le génocide des Premières Nations (p. ex. La saga des Béothuks de Bernard Assiniwi — chronique 1.1). Par la suite, je considère que la période historique de la colonisation du sud vers le nord fut également réalisée par la confiscation des territoires ancestraux. Tous les romans sont très explicites sur ce point.

C’est donc l’histoire des invasions en provenance de l’Europe d’abord, puis de celles venant du sud, qui situe résolument les migrations autochtones dans un contexte international ; réalité qui est constamment décrite dans les romans « autochtones ». Il s’agit essentiellement de la reconnaissance des impacts du colonialisme sur les formes de migrations.

Si les romans donnent une place importante aux migrations traditionnelles (p. ex. Sannaq de Mitiarkuk Nappaaluk — chronique 1.8 et Chasseur au harpon de Markousie Patsauq — chronique 1.9), c’est pour bien montrer de quelle manière elles furent complètement bouleversées par l’arrivée des colonisateurs et des colons. Avec l’invasion, les territoires se sont rétrécis, forçant la sédentarisation dans des réserves (p. ex. Kukum de Michel Jean — chronique 1.3). Sont apparues alors plusieurs formes de migrations découlant directement par cette invasion : les déportations et les relocalisations, les migrations scolaires forcées (p. ex. Le vent parle encore de Michel Jean — chronique 1.7), ou encore les migrations de travail vers le sud.

Les romans ont également permis de voir à l’œuvre les mécanismes concrets de cette invasion : barrages, coupes à blanc, construction du chemin de fer, interdictions de chasse sur des territoires cédés à des intérêts privés (du sud), interdictions de pêche sur des rivières également privatisées, migrations des produits toxiques en provenance du sud (p. ex. Le droit au froid de Sheila Watt-Cloutier — chronique 1.10). Avec ces mécanismes viennent les préjugés, les discriminations, les violences sexuelles, les emprisonnements, les humiliations, les dépendances (toutes les chroniques y font allusion ; voir surtout Croc fendu de Tanya Tagaq — chronique 1.11).

Enfin, ces romans permettent de resituer dans leur contexte historique et structurel la détresse, les violences faites aux femmes et les effets dévastateurs de l’alcool. Ces problèmes sociaux ne sont ni escamotés ni justifiés dans les romans. Au contraire, pour les autrices et les auteurs, ces problèmes réels sont profondément enracinés, et ce n’est que par des actions globales qu’une certaine forme de dignité pourra être recouvrée.

Une autre dimension migratoire est frappante dans les romans retenus. Il s’agit de la migration de retour, rattachée à la quête identitaire. La plupart des romans sont écrits par des femmes et des hommes autochtones à la recherche de leur identité. Cette recherche passe par la mémoire, celle que possèdent les ancêtres, souvent des femmes : la grand-mère, la mère, une tante, une cousine (e.g., Michel Jean, Virginia Pésépaméo-Bordeleau, Naomi Fontaine, Sheila Watt-Cloutier).

Il y a une forme de migration que je n’ai pas retrouvée dans les romans, à savoir la migration forcée liée à l’esclavage. Cette forme de migration fut pourtant importante sous le Régime français esclavagiste. Il faut rappeler que la majorité des esclaves à cette époque étaient des membres des Premières Nations. Même si notre histoire nationale occulte cette dimension, le récit de l’immigration européenne débuta au 17e siècle, en plein cœur de l’histoire esclavagiste mondiale. Ceci fera l’objet de ma prochaine chronique ; première de la série « les populations noires ».

Victor Piché, 2 juin 2021


[i] On peut lire ces chroniques dans la section « Chroniques littéraires » du site web.