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Chronique 1.11

Série 1 : Populations autochtones

« On dit qu’il faut leur pardonner… » : un cri du cœur pour une prise de conscience collective

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Source : Alto

Tanya Tagaq, Croc fendu (Alto, 2018)


« Nous n’existons pas en tant qu’individus,
mais comme la vaste accumulation
de tout ce qui a vécu avant nous ». (p. 139)

« J’ai soif d’être
tout sauf moi » (p. 60).

Quelle plus belle façon de terminer la série de chroniques sur les populations autochtones que par un grand chant poétique[i], une longue lamentation sur le sort des filles dans le Nunavut des années 1970 ! La dédicace présentée par Tanya Taraq nous expose sans détours ce qu’elle a vraiment sur le cœur :

« Aux femmes et aux filles autochtones
disparues ou assassinées,
ainsi qu’aux survivants
des pensionnats. »

Proche du recueil de poèmes, il n’est pas facile de résumer ce livre. Je souhaite plutôt souligner quelques thèmes abordés par Tanya Tagaq, ce qui permettra aussi de revenir sur les principaux aspects au cœur de la problématique migratoire autochtone.

  1. Les migrations fondatrices: « Nous qui sommes là depuis toujours… » (p. 135). Il faut le rappeler, l’histoire de l’immigration au Québec a commencé il y a environ 12 000 ans. Les travaux archéologiques et anthropologiques portant sur les routes migratoires empruntées par les populations autochtones provenant de l’Eurasie, et cherchant à atteindre un Nouveau Monde, suggèrent que ces dernières seraient venues du Nord (via l’Alaska et le Yukon), pour d’abord descendre vers le sud, ensuite se diriger vers l’Ouest, puis remonter vers le Nord-Est pour éventuellement rejoindre le Québec[ii].
  2. Un mode de vie traditionnel tout en mouvement: le semi-nomadisme constitue un mode de vie essentiellement axée sur les déplacements saisonniers entre le camp d’été et les territoires de chasses. On l’a vu, pour plusieurs auteurs et autrices, cette période est souvent perçue comme une période presque idyllique, remplie de souvenirs d’enfance heureuse. « Ces trois mois de vive lumière abolissaient les contraintes du temps et les couvre-feux. On avait le goût d’une aventure, ce qui signifiait habituellement sortir de la ville à pied. Notre randonnée pouvait nous mener à plusieurs endroits intéressants, compte tenu de l’immensité de la toundra » (p. 36). Ces « endroits intéressants », c’était la rivière avec son rivage riche en algues, la falaise, le lac, la toundra.
  3. Puis sont apparues les migrations d’invasion avec la colonisation et ses impacts sur les territoires ancestraux, en particulier les rivières harnachées, la coupe à blanc, le rétrécissement territorial la sédentarisation. « Ma mère est une enfant de la transition : les déplacements ordonnés par le gouvernement, le passage au capitalisme et la perte de la Robe du Chamane ont donné une génération dominée par les Commandements chrétiens, la Foi aveugle et la Honte » (p. 93)[iii].
  4. Les migrations scolaires « forcées »: « Les pensionnats ont bouté l’inuktitut hors de cette ville au nom du progrès, au nom de la bienséance. Tout le monde voulait aller de l’avant. Avancer avec Dieu, avec l’argent, avec la peau blanche… » (p. 65-66).
  5. Le réchauffement de la planète: « Le réchauffement de la planète relâchera les odeurs les plus profondes, fera jaillir des histoires du pergélisol » (p. 15).
  6. Le thème central du livre demeure les violences sexuelles faites aux filles et aux femmes. Le livre est parsemé de nombreuses descriptions d’agressions sexuelles et de viols. Certaines sont très « crues » et difficiles à lire[iv]. En voici quelques exemples :

« Fais attention au vieux morse
Au vieil homme qui aime toucher les jeunes
fentes
On fait tout pour l’éviter
Je me demande pourquoi personne ne le
chasse » (p.14)

« C’est l’âge où on épie mélancoliquement les adolescents qui se frenchent à côté du juke-box en espérant qu’un jour on sera libres de dire oui. Dans ce temps-là, je ne savais pas dire non. » (p.23)

« C’est le cadeau apporté par le viol
Ce n’est pas de la violence faite aux femmes
C’est de la violence faite par les hommes » (p. 56)

« J’ai soif d’être
tout sauf moi » (p. 60)

  1. Malgré tout l’espoir:

« Une prise de conscience collective
Voilà ce qu’il nous faut pour que
les tournesols se tournent tous
Vers le soleil » (p. 176)

Après tout cela, le pardon est-il possible ? Le dernier poème du livre est selon moi le plus déstabilisant, le plus troublant. Voici comment commence ce poème :

« On dit qu’il faut pardonner
Pardonner à ceux qui nous ont fait souffrir
On dit qu’il ne faut pas s’accrocher au passé
Que ça ne sert à rien de faire du mal
Le passé a enfanté les briques qui
Forment mes os
Le passé a divisé la totalité de mes cellules… » (p. 203).

Victor Piché, 26 mai 2021


[i] Avec Kuessipan de Naomi Fontaine, Cros fendu fait partie des deux livres qui m’ont le plus touché par leur élan poétique.
[ii] Gilles Bibeau, Les Autochtones : la part effacée du Québec, Mémoire d’Encrier, 2020 : voir en particulier les chapitres 1 et 2.
[iii] Pour comprendre le rôle de la religion dans l’histoire des populations autochtones, il faut lire le chapitre 4 « Un monde religieux étranger à la bible » dans le livre de Gilles Bibeau mentionné plus haut.
[iv] J’avais ressenti le même malaise en lisant le livre de Michel Jean sur les pensionnats (voir chronique no 8).