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Chronique 1.10

Série 1 : Populations autochtones

« Requiem pour un glacier[i]» : les migrations climatiques, une réalité à la porte de l’Arctique

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Sheila Watt-Cloutier, Le droit au froid (Écosociété, 2019)
(2015 pour l’édition originale anglaise The Right to be Cold)

Source : Écosociété


« Les glaces et les neiges de l’Arctique,
ces éléments sur lesquels repose la vie des Inuit
depuis des millénaires,
sont maintenant en train de disparaître. » (p. 21). 

« Notre sagesse ancestrale, en tant que culture
reposant sur la chasse dans un monde glacé,
est aussi menacée que la glace elle-même. » (p.22)

Avec le livre de Sheila Watt-Cloutier, on passe de l’autofiction à l’autobiographie. Je l’ai retenu, car il pose la question fondamentale des changements climatiques dans le Grand Nord. Le sous-titre résume bien l’objectif du livre, à savoir « rendre compte du combat d’une femme pour protéger sa culture, l’Arctique et notre planète ». Le livre introduit une réflexion sur les changements climatiques en cours dans la région.

Le nœud de son argumentation tient aux liens intrinsèques entre les activités traditionnelles et l’environnement. Elle documente les problèmes reliés aux changements climatiques et leur impact sur le mode de vie des Inuit. « Les glaces et les neiges de l’Arctique, ces éléments sur lesquels repose la vie des Inuit depuis des millénaires, sont maintenant en train de disparaître » (p. 21). Pour elle, les solutions doivent être globales :

« Nous les Inuit, formons un peuple vivant sur le toit du monde » (p. 151). « … l’Arctique est le baromètre de la santé de la planète. Empoisonner l’Arctique, c’est nous empoisonner tous » (p. 169).

Sheila Watt-Cloutier milite depuis longtemps contre la pollution du Sud au pays des Inuit. Penser l’Arctique comme un environnement inviolé est une idée fausse (p. 160). Entre autres, l’Arctique est affecté par un groupe de contaminations appelé les polluants organiques persistants (POP) qui migrent du Sud vers le Nord. Ces déplacements affectent, entre autres, les mammifères marins, qui constituent la base de la nourriture traditionnelle, ce qui, en dernier ressort, a des effets nocifs sur l’alimentation et la santé.

Il n’est pas difficile de comprendre que les changements climatiques et la dégradation de la nature, en particulier en ce qui concerne la fonte de la glace (surtout du pergélisol, la partie du sol gelée en permanence), perturbe les déplacements essentiels reliés à la chasse et la pêche. En ce sens, pour Watt-Cloutier, il s’agit d’une atteinte aux droits sociaux, culturels et sanitaires des Inuit (p. 259). C’est le sens du titre du livre : « le droit au froid ».

Plusieurs chapitres sont consacrés aux solutions. Le livre documente la longue marche du mouvement international[ii] auquel elle a participé en faveur de la réduction des polluants organiques persistants. Une histoire qui débuta en 1991 et qui fut marquée par une victoire importante en 2001, avec la signature de la Convention de Stockholm par une centaine de pays. Même si « les signataires de la convention s’engageaient à cesser l’utilisation de seulement 9 des 12 POP visés », celle-ci annonçait une nouvelle approche quant à la gestion internationale des substances chimiques (p. 208).

Le livre ne s’attarde pas aux conséquences éventuelles des changements climatiques sur les mouvements migratoires. Sheila Watt-Cloutier y fait allusion une seule fois lorsqu’elle écrit : « Évidemment, nous n’étions pas les seules populations aux prises avec cette calamité. Les habitants des îles du Pacifique Sud vivaient une expérience similaire de destruction de leurs terres ancestrales, leurs îles s’enfonçant lentement avec l’élévation du niveau de mer. Quand les foyers seront immergés, une génération de réfugiés sera réduite à raconter à la suivante son passé englouti sous la mer » (p. 225). Malgré une vaste littérature sur la menace que posent les changements climatiques planétaires sur la prolifération des migrations climatiques[iii], l’autrice n’aborde pas cette question de front. Mon hypothèse est qu’elle souhaite, par son réquisitoire, insister sur les solutions se trouvant à portée de main, car envisager un exode climatique serait pour elle un aveu d’échec total.

Victor Piché, 18 mai 2021


[i] C’est le titre d’une vidéo produite en 2013 par Paul Walde et présentée au Musée des beaux-arts de Montréal (mars 2021). On peut y lire : « L’installation vidéo combine l’enregistrement du concert et des vues du glacier. En analogie avec le projet d’intervention, un rectangle noir se substitue à l’écran à deux reprises, supprimant le paysage. Le projet immobilier controversé a été abandonné en 2020 ; une aire protégée et de conservation autochtone sera créée, reconnaissant les droits de la Première Nation de Ktunaxa et ses valeurs culturelles, tout en protégeant la région et sa biodiversité ». Il s’agit du projet « Jumbo Glacier Resort, projet approuvé par le gouvernement de la Colombie-Britannique visant à construire un centre de ski ouvert à l’année, dans une région sacrée des Ktunaxa.
[ii] Il s’agit du Conseil circumpolaire inuit, une organisation fondée en 1977 et qui représente les Inuit de l’Alaska, du Canada, du Groenland et du Chukotha (Russie). Sheila Watt-Cloutier en a été la présidente de 1995 à 2002.
[iii] L’Organisation des migrations internationales (2015) avance le chiffre de 200 millions de migrants « environnementaux » d’ici 2050 (voir Victor Piché, « Les migrations climatiques : un enjeu mondial à nos portes », dans la revue Diversité canadienne, vol. 16, no 2, 2019, pp. 36-37).