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Chronique 1.1

Série 1 : Populations autochtones

Les migrations au cœur d’un génocide

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Bernard Assiniwi, La saga des Béothuks (Nomades, 1996)


Quand j’ai écrit mon premier essai sur l’histoire de l’immigration au Québec, publié en 2003[i], je l’ai débuté en parlant de la logique coloniale et impériale et de la montée de l’immigration britannique. L’approche était essentiellement centrée sur la dualité Anglais-Français. Nulle mention des Autochtones qui, pourtant, ont été les premiers arrivants sur ce territoire.

Récemment, j’ai eu l’occasion de revisiter cette histoire[ii].  J’en ai profité pour corriger le tir, en débutant avec les premières migrations fondatrices, celles des groupes Autochtones. C’était peu, mais c’était un début pour moi.  J’ai voulu en savoir plus.

J’ai donc décidé de profiter de mon projet sur « les migrations imaginées » pour approfondir la question de la migration chez les populations Autochtones[iii]. Bien que les chroniques traiteront principalement du Québec, j’ai choisi de dédier la première au cas du génocide bien documenté des Béothuks, habitants d’une île que l’on nomme aujourd’hui Terre-Neuve.  Cette histoire en trois temps – vie traditionnelle – invasion – génocide – me semble représentative de l’expérience qu’ont vécu plusieurs groupes Autochtones du Québec. Il s’agit en fait de la vie avant les réserves : l’histoire des Béothuks, telle que racontée par Bernard Assiniwi[iv], se termine avec la mort de la dernière femme du groupe Béothuk, le 6 juin 1829. La loi sur les « Indiens », qui a mis en œuvre la politique des réserves, date de 1876. Les romans dont je parlerai à propos des Premières Nations du Québec illustreront également cette histoire en trois temps.

Le monde des Béothuks, comme celui de tous les peuples Autochtones, est essentiellement un monde de migrations. Je ne parlerai pas ici des premières immigrations, celles qui ont mené les groupes Autochtones à « peupler » l’Amérique (et en particulier le Canada et le Québec).[v] Ce sont plutôt les migrations comme mode de vie qui m’intéressent. Ainsi, je mobilise une définition générale des migrations considérées comme des déplacements impliquant un changement de résidence, que celui-ci soit temporaire, saisonnier ou définitif. On parle parfois, dans le cas des déplacements saisonniers (temporaires) de nomadisme. Ce terme est essentiel pour comprendre le rôle de la migration chez les Autochtones car il définit l’essence même de leur mode de vie. Le restreindre, voire l’éliminer, c’est une condamnation à mort. L’histoire que raconte Bernard Assiniwi est celle du rétrécissement territorial causé par l’immigration d’invasion, une constante dans l’histoire du Canada et du Québec. Ce que l’on a appelé dans les manuels d’histoire l’immigration de peuplement et de colonisation est en fait l’histoire de la confiscation des territoires autochtones pour faire de la place aux « seconds arrivants ».

Le roman de Bernard Assiniwi couvre 869 années (de l’an 1000 à l’an 1869).  La première partie du livre nous décrit en quoi pouvait consister le mode de vie traditionnel des Béothuks. La vie semble s’y dérouler en perpétuel mouvement, entre le village sur le bord de l’océan et les terrains de chasse, plus à l’intérieur. La division du travail entre les hommes et les femmes sert leurs objectifs alimentaires et vestimentaires, et est très reliée aux mouvements migratoires. De leur côté, les hommes chassent, notamment le caribou, le castor et le lièvre. Ils partent souvent seuls, laissant les femmes et les enfants au campement. Ce sont les femmes qui s’occupent de dépecer, sécher et fumer le gibier, de confectionner des vêtements chauds, d’isoler le « mamatik » (tente en écosse de bouleau), de ramasser le bois pour l’entretien du feu, de participer aussi à la chasse, en tissant des fibres végétales séchées pour la confection des collets. Cette division du travail apparaît également intimement liée à la survie des familles centrées autour de la chasse et la pêche, toutes des activités qui impliquent une importante mobilité.

C’est au cours de cette période que les Béothuks commencent à rencontrer les Vikings, rapidement considérés menaçants. À leur vue, Gudruide, s’écrie à sa co-épouse (d’Anin, le chef du clan) : « Vite, prends le bébé et sauve-toi.  Ce sont des Vikings, ils vont te tuer » (p.100). Les Vikings s’adonnent essentiellement à la pêche, mais il arrive qu’ils s’attaquent aux Béothuks lorsqu’ils accostent pour puiser de l’eau. Leur présence se fait de plus en plus sentir et provoque l’inquiétude chez les Béothuks : « Alors que les gens venus d’ailleurs affluaient de plus en plus nombreux sur son territoire, il se demandait comment arriver à les tenir à l’écart. Comment empêcher les grands bateaux à voiles de déverser, en une seule fois, autant de personnes qu’en possédait son propre peuple » (p. 183).

Cette partie du livre donne l’impression que les Béothuks vivaient en autarcie et entretenaient peu de relations avec d’autres peuples. Il y a bien quelques mentions d’attaques et de massacres venant des Ashwans, peuples venant du nord de l’île, mais ces mentions sont sporadiques.

Déjà présentes dans la première partie du roman, les craintes de l’invasion par les étrangers sont au centre de la deuxième partie. Comme cela se reproduira dans l’histoire des relations entre les Autochtones et les colons blancs, les premiers visiteurs sont d’abord bien accueillis par les Béothuks. La situation dérape cependant rapidement avec les rapts de plusieurs des leurs, amenés de force en Angleterre où ils meurent ou sont vendus comme esclaves : « Ils avaient été trompés comme des enfants par les démonstrations d’amitié par des Bouguishameshs[vi] » (p. 221). « Les Béothuks étaient devenus les ennemis des étrangers.  Plus personne ne serait dupe des intentions cachées de ces gens venus d’ailleurs.  La naïveté des hommes rouges avait atteint sa limite » (p. 223). La suite du roman constitue une longue série de tromperies[vii].

L’invasion des étrangers (Anglais, Portugais, Espagnols) concerne d’abord les endroits de pêche, sur les côtes de l’île, et puis, par la suite, les territoires de chasse des Béothuks. Elle ne s’est pas faite sans résistances et guerres : « Ces étrangers sauraient bien répandre la nouvelle que les Hommes-Rouges se défendaient sans merci contre les envahisseurs portugais » (p.249).

Finalement, toute l’île devint propriété du roi d’Angleterre : « Ce fut là la pire chose qui puisse nous arriver.  Notre île ne nous appartenait plus et nous devions concurrencer les nouveaux venus pour trouver notre nourriture » (p. 311-12). Cela affecte profondément leur mode de vie. Les Béothuks doivent en effet pénétrer de plus en plus profondément dans les terres : « Gens de mer, les Béothuks devenaient, par la force des choses, gens de terre » (p. 331). « Maintenant ils vivaient sur notre île, dans nos baies, sur nos grèves et nous empêchaient de cueillir nos coques, nos fruits de la mer et ne nous permettaient plus de pêcher les poissons qui abondaient dans nos eaux.  Bien plus, ils nous relançaient jusque dans nos repaires au fond de la forêt » (p.401). En bref, on voit bien à l’œuvre l’effet de l’immigration d’invasion et de colonisation, qui affectera les groupes Autochtones au cours des 18e et 19e siècles, tant au Canada qu’au Québec.

S’ajoutent à ces invasions territoriales et leur leur lot de massacres, les maladies qui décimeront la population, constituant un génocide (partie 3). En quelques décennies, le groupe Béothuk passera de 2000 à 500 personnes : « Un peuple fier et vivant aisément réduit par la famine, la maladie et l’oppression des Anglais à la misère la plus noire en quelques lunes seulement.  Naguère un peuple en pleine expansion, les Béothuks devenaient un peuple en voie d’extinction» (p.341).

À la fin, il ne reste qu’une seule survivante, Shanawditith, qui prend la relève pour raconter l’histoire des Béothuks. Elle disparaît le 6 juin 1829, de tuberculose, à l’hôpital de Saint John’s à Terre-Neuve.

Victor Piché, 11 mars 2021


[i] Victor Piché, « Un siècle d’immigration au Québec : de la peur à l’ouverture », dans Victor Piché et Céline Le Bourdais, éd. La démographie québécoise. Enjeux du XXIe siècle. Montréal (Les Presses de l’Université de Montréal, 2003).
[ii] Victor Piché (2019), « Histoire de l’immigration au Québec : au delà de la menace? », Enjeux de l’univers social, 15 (1), 2019, pp. 6-9.
[iii] Le terme « Autochtone » comprend les Premières Nations et les Inuits.
[iv] Bernard Assiniwi (1935-2000) appartenait à la nation Crie et était, tout à la fois, écrivain, comédien, conteur et curateur au Musée canadien des civilisations.
[v] Même si on connaît peu de chose sur la période de l’histoire non écrite du Québec, on estime que les premiers « immigrants » au Québec seraient arrivés vers les années 12000. Ils seraient les ancêtres des groupes Autochtones d’aujourd’hui. Hubert Charbonneau estime à environ 40000 le nombre d’Autochtones au Québec avant la colonisation européenne (voir « Trois siècles de dépopulation amérindienne », dans Louise Normandeau et Victor Piché (éds), Les populations amérindiennes et inuit du Canada, Presses de l’Université de Montréal1984, Tableau 1, p. 32).
[vi] Il s’agit des blancs.
[vii] L’histoire des traités non respectés est bien documentée par Rémi Savard et Jean-René Proulx, Canada : derrière l’épopée, les autochtones (L’hexagone, 1982).