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Conclusion

« On ne naît pas Québécois, on le devient »

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.


Marco Micone, On ne naît pas québécois, on le devient (Del Busso, 2021)


« On ne naît pas Québécois, on le devient. (…)
L’identité est une construction historique et sociale.
Elle se transforme tout au long de l’existence.
C’est en vivant au Québec qu’on devient Québécois. »
(p.83).

Le livre de Marco Micone aborde une préoccupation omniprésente dans tous les romans retenus pour les chroniques antérieures. Son titre « On ne naît pas Québécois, on le devient » offre une bonne conclusion aux chroniques sur l’apport des romans à la compréhension de l’immigration au Québec. Il en émerge que l’intégration doit être conçue comme un processus bidirectionnel mettant en œuvre à la fois l’acculturation de la part de l’immigrant et de l’immigrante et la qualité de l’accueil de la société « hôte » : « Un immigrant, par contre, arrivé au Québec, à n’importe quel âge, ne pourra éviter un processus d’acculturation, dont la durée et l’issue dépendent en bonne partie de la qualité de l’accueil » (p. 11). Cela suggère qu’au-delà des indicateurs d’intégration centrés sur les immigrantes et les immigrants, il faut aussi développer des indicateurs de réceptivité sociale[1].

Comme on l’a vu dans les chroniques précédentes, tous les romans insistent sur l’importance de la qualité de l’accueil, c’est souvent le regard de l’autre qui fait la différence entre le fait de se sentir accepté ou à l’écart. En voici un échantillon :

  « Ils n’étaient devenus “bridés” que lorsque les autres enfants l’avaient proclamé.» (…)  Elle s’était endurcie, avait intériorisé les regards qui, comme des balles, lui infligeaient des morsures d’humiliation… L’image que les autres se font de toi, c’est une « fucking » prison. »
(Mauricio Segura, Viral, Boréal, 2021, p. 33 et p. 41)

« À la même époque, mon patron a découpé dans un journal montréalais un article qui réitérait que la “nation québécoise” était caucasienne, que mes yeux bridés me classaient automatiquement dans une catégorie à part même si le Québec m’avait donné mon rêve américain, même s’il m’avait bercée pendant trente ans. »
(Kim Thúy, Ru, Libre Expression, 2009, p. 88)

« Entre chacun des soubresauts de mon petit corps dans la cafétéria de l’école primaire, je goûtais à l’amertume de la différence. »
(Caroline Dawson, Là où je me terre, Éditions du Remue-ménage, 2021, p. 68)

« Je suis l’Arménienne, serai toujours “l’autre”, cet autre qui n’est pas la majorité. Comment lutter contre une telle force ? »
(Vania Jimenez, Un pont entre nos vérités, Druide, 2021, p. 527) 

Un autre témoignage découvert récemment dans la Bande Dessinée d’Emmanuelle Dufour résume on ne peut plus le dilemme actuel de nombreux Québécois d’origine immigrante, même nés ici : « On me demande souvent si je suis Québécois. Je suis né au Québec, ma langue est le français, mes repères sont québécois, je connais Passe-Partout, Bobino, Franfreluche, Beau Dommage et Harmonium. J’ai joué au hockey avec mes amis dans la ruelle, je connais mon Québec, et pourtant cette question me revient toujours, alors qu’à mes amis blancs, on ne la pose jamais. À cette question, je réponds aujourd’hui que non, je ne me sens pas Québécois. J’aurais voulu qu’on m’accepte comme Québécois, mais je ne suis pas Québécois parce que vous ne m’acceptez pas comme Québécois. Ma couleur est toujours une barrière à mon intégration (…) Cette question fait mal. Je ne peux pas venir d’ici. Cette douleur, le jeune immigrant de deuxième génération la vit tous les jours. À travers le regard que l’on pose sur lui… »[2]

D’une certaine façon, ce qui transpire le plus des itinéraires d’immigrations racontés dans les romans, c’est cette quête, parfois longue et difficile, d’une identité oscillant entre les racines d’origine et le tronc québécois (pour paraphraser Boucar Diouf). C’est toute la question du « NOUS » québécois, revenue au centre des débats actuels sur l’avenir de la langue française au Québec et qui pose la question « qui est francophone » ? Les discussions politiques qui ont entouré le projet de loi 96 (Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français) ont souvent basé la notion du déclin du français sur les indicateurs de la langue maternelle. Cette définition renvoie au groupe québécois d’origine française et exclut de ce fait les personnes de langues maternelles « autres » (ce que l’on nomme les « allophones ») et qui pourtant vivent en français au Québec. Ce groupe est d’ailleurs en augmentation et participe de plain-pied à la francisation du Québec[3].

 Pour mesurer l’évolution du français au Québec, il faut rappeler que les politiques linguistiques actuelles visent à faire du français la langue publique commune[4]. Elles ne concernent pas les langues parlées dans la sphère privée (langue maternelle et langue parlée à la maison). En fait, si le gouvernement voulait redresser ces indicateurs, ses politiques linguistiques incluraient un volet explicitement « nataliste », visant à augmenter le poids du groupe d’origine française au Québec. Ce qui est loin d’être une préoccupation importante du Québec d’aujourd’hui.

Comme le dit Marco Micone : « La complexité de la situation linguistique exige de ceux qui l’analysent qu’on tienne compte de multiples critères et, surtout, qu’on désethnicise enfin la notion de francophone. Il serait dommage que les “voleurs de jobs” d’après-guerre deviennent maintenant des “voleurs de langue” » (p. 60). « Désethniciser » la notion de francophone, rejeter le nationalisme ethnique, favoriser un nationalisme civique, quelle que soit la formulation utilisée, cela ne préconise aucunement l’idée d’évacuer la culture et l’histoire communes vécues par ce que l’on appelle la « majorité historique francophone » ou, en d’autres mots, de ne plus reconnaître les repères identitaires majoritaires.    Comme l’affirme Jocelyn Maclure : « La grande aspiration éthique du nationalisme civique était de montrer comment l’affirmation nationale pouvait se conjuguer au respect des droits individuels et à la reconnaissance de la diversité. »[5]

Victor Piché, 15 juin 2021


[1] Victor Piché, « Immigration et intégration linguistique : vers un indicateur de réceptivité sociale », Diversité urbaine, 4, 1, 2004, pp. 7-22.
[2] Propos de Jean-Yves Sylvestre, Québécois et Haïtien, cités dans Emmanuelle Dufour, « C’est le Québec qui est né dans mon pays ! »  Carnet de rencontres, d’Ani Kuni à Kiuna, Écosociété, 2021, p. 115.
[3] Voir la synthèse récente de Jean-Pierre Corbeil, « États des lieux sur la situation linguistique au Québec, Colloque de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone (ODSEF), mars 2022 (https://www.odsef.fss.ulaval.ca/animations-scientifiques).
[4] Pour une analyse de l’évolution historique des catégories ethniques et linguistiques au Québec, voir mon article « Catégories ethniques et linguistiques au Québec : quand compter est une question de survie », Cahiers québécois de démographie, 40 (1), 2011, pp. 139-154.
[5] Jocelyn Maclure, « Les tournants du nationalisme » dans La Presse du 10 juin 2020.