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Chronique 5.3

Série 5: Immigration et religion

La ségrégation sexuelle ou le (non) droit des filles

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.


Magali Sauves, Yiosh ! (H hamac classique, 2014)


« Écoute. Les filles de notre communauté basculent
abruptement de l’enfance au monde des adultes.
Les ainées travaillent beaucoup,
secondent leur mère pour élever les plus jeunes,
pour entretenir la maison
et deviennent de petites ménagères très vite.
Ensuite, elles se marient
et une cadette prend la relève… et ainsi de suite. »
 (p. 67)

« La fierté hassidique se résumait en une phrase :
si Moïse s’asseyait à notre table, il ne serait en rien dépaysé,
car rien n’a changé… »
(p. 101)

L’autrice, née d’une mère juive tunisienne (sépharade), est arrivée à Montréal en 2004. Elle raconte dans son roman l’histoire d’Alexandra Ackerman, juive russe de Saint-Pétersbourg, ayant fui un milieu familial violent, dominé par une mère prostituée : « Elle avait bien des fois songé à partir, à échapper à la lubricité qui l’entourait, les mains baladeuses qui l’assaillaient dès qu’elles en avaient l’occasion » (p. 16). Elle quittera finalement avec son frère grâce à la mobilisation des autorités hassidiques new-yorkaises.

Alexandra (17 ans) se retrouve à Montréal dans une famille d’accueil hassidique du quartier d’Outremont. À son arrivée, on l’avertit : « Cache tes coudes, tes genoux et tes clavicules, et porte des bas en tout temps. (…) Ne chante pas ni ne fredonne. Ta voix pourrait charmer les mâles présents » (p. 21). On lui impose un nouveau nom, elle s’appellera désormais Ziva.

Celle-ci est frappée par la ségrégation sexuelle très stricte qui sévit dans sa famille d’accueil ultra-orthodoxe, comprenant plein d’interdits pour les filles et les femmes : e.g. interdiction par le rabbin de conduire, interdiction de la régulation des naissances. On insiste sur l’importance de l’apparence physique : « L’important, c’est que vous ayez l’air mince ! C’est tout ce qui compte pour les hommes » (p. 38). D’une certaine manière, on se trouve confronté à un véritable cycle de construction et de reproduction de l’infériorité de la femme : « Écoute. Les filles de notre communauté basculent abruptement de l’enfance au monde des adultes. Les ainées travaillent beaucoup, secondent leur mère pour élever les plus jeunes, pour entretenir la maison et deviennent de petites ménagères très vite. Ensuite, elles se marient et une cadette prend la relève… et ainsi de suite » (p. 67).

Comme on l’a vu à l’occasion du roman Hadassa [1], le mariage et le choix du conjoint sont souvent arrangés par la famille, ce qui suscite chez Ziva des réactions violentes : « Et surtout, le mariage arrangé se résumait-il en un viol répété lorsque l’on s’était toute sa vie dérobé au contact des peaux, la sienne et celle des autres ? » p. 116. Comme le dira une des filles de la famille : « Ziva, j’ai vingt-trois ans ! Je suis vieille ! éclata Devoiry à bout de nerfs. Il n’y a pas de vie en dehors du mariage. Si je ne suis pas mariée, je n’existe pas… » (p. 121).

On peut mesurer l’impact du patriarcat « incontesté et incontestable » (p. 82) sur la santé mentale des filles et des femmes, d’une part, par le comportement de la « femme de la maison » qui se réfugie dans l’alcoolisme : « Elle était si fragile que pour survivre elle buvait dans le secret de son foyer. Totalement refermée sur elle-même, elle s’était construit son ghetto de solitude » (p. 44), et d’autre part, par le poids de trouver mari qui pèse lourdement sur la psychologie des filles : « Je suis mince, maigre, et ceci facilitera les choses lorsque le temps du shiddour, le mariage arrangé par mes parents, sera venu. Les hommes n’aiment pas les grosses. Ils choisissent dans le grand album de la chadkhanit, la marieuse de New York, la candidate qu’ils désirent rencontrer. L’ouverture de la chasse a lieu à dix-huit ans. Passé vingt-et-un ans, on ne trouve que les rebuts. C’est la loi de la communauté hassidique » (p. 126). 

L’ultime « honte », se trouve dans le fait d’être chassée de la famille par le père, comme ce fut le cas de Bella qui avait choisi petit ami non juif : « François, tu ne comprends pas. Je suis une fille perdue. Dans la Torah, une femme qui s’affiche ne serait-ce qu’avec un seul goy est considérée se prostituer. Nos enseignantes nous amènent, sans en voir l’air, dès notre plus jeune âge à faire cette déduction » (p. 188).

Ziva pose une question fondamentale : « Que se cachait-il donc derrière l’obsession des hommes à vouloir que les femmes “s’y fassent” ? » (p. 248). Le terme « s’y faire » fait écho à un autre terme, celui « d’être patiente », comme on le répète aux femmes africaines qui se sentent prisonnières dans un système patriarcal ancré dans la religion. En effet, le récent livre de Djaïli Amadou Amal, Les impatientes, permet de voir à l’œuvre le système d’exploitation des filles et des femmes, y compris le rôle « forcé » joué par les mères pour reproduire le dit système[2]. Ainsi, la petite fille qui veut refuser un mariage arrangé et ne pas devenir une deuxième ou troisième épouse, ou qui cherche à se révolter d’un mari violent, ne trouve recours ni auprès de son père et de ses oncles, ni auprès de sa mère, qui lui répète sans cesse « sois patiente ». Un roman implacable, très difficile à lire.

En lisant Hadsssa de Myriam Beaudoin et Yosh ! de Magali Sauves, on ne peut que ressentir un certain malaise, voire un malaise certain, face aux inégalités de traitement des filles et des femmes dans la famille et l’école juive ultra-orthodoxes[3]. On peut poser la question de « comment réconcilier l’égalité des hommes et des femmes inscrite dans les chartes des droits et libertés avec ce qui se passe dans la sphère religieuse ? » Évidemment, l’État, ultime protecteur des droits fondamentaux, hésite à intervenir au sein de la famille. Par contre, on comprend mal que la ségrégation sexuelle soit permise (tolérée ?) dans l’école, lieu d’action du pouvoir public par excellence.

Dans le livre Les Juifs hassidiques de Montréal, un chapitre traite explicitement de la question des droits des enfants dans le groupe hassidique, mais sans jamais faire de différence entre les garçons et les filles[4]. Ainsi Shauna Van Praagh discute en effet de la notion du pluralisme juridique : « Selon ce courant, il y a lieu de reconnaître non seulement le droit étatique, mais encore des systèmes normatifs parallèles qui tiennent un rôle tout aussi important dans la vie de chacun » (p. 167). Selon elle, le pluralise juridique évoque « la nécessaire coexistence d’ordonnancements normatifs en constante interaction » (p. 179). Ma question : même au détriment des chartes ? 

Dans le même chapitre, Shauna Van Praagh cite l’article 33 du Code civil (p. 178) :

« Les décisions concernant l’enfant doivent être prises dans son intérêt et dans le respect de ses droits.

Sont pris en considération, outre les besoins moraux, intellectuels, affectifs et physiques de l’enfant, son âge, sa santé, son caractère, son milieu familial et les autres aspects de sa situation. »

 Il est notamment remarquable que le « sexe » de l’enfant ne soit pas mentionné dans la liste des facteurs à considérer. 

Pourtant, dans sa conclusion, elle affirme que : « Les interventions publiques, en matière d’éducation ou en matière de protection, sont toujours instaurées au nom de l’intérêt de l’enfant, lorsqu’il est considéré que la situation contrevient aux normes étatiques et pourrait compromettre son bien-être » (p. 168, c’est moi qui souligne).

Il me semble que les inégalités entre les hommes et les femmes (dont le mariage arrangé) constituent justement des situations contraires aux « normes étatiques » et méritent en ce sens une attention particulière.

Victor Piché, 6 juin 2022


[1] Voir la chronique 5.2 « Non-intégration et ségrégations sexuelles » (https://dynamiques-migratoires.chaire.ulaval.ca/chroniques-litteraires/).
[2] Djaïli Amadou Amal, Les impatientes, J’ai Lu, 2020 (prix Goncourt des Lycéens 2020).
[3] Il faut souligner que l’infériorité des femmes dans la sphère religieuse n’est pas propre à la religion juive orthodoxe, on la retrouve dans les autres grandes religions, comme par exemple dans les religions catholique et musulmane.
[4] Shauna Van Praagh, « Quelques leçons des enfants hassidiques pour le droit », dans Pierre Anctil et Ira Robinson (éds), Les Juifs hassidiques de Montréal (Presses de l’Université de Montréal, 2019, pp. 165-182). D’ailleurs, dans ce livre de 200 pages sur les Juifs hassidiques de Montréal, il n’y pas une seule mention des inégalités hommes-femmes.