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Chronique 5.2

Série 5: Immigration et religion

Non-intégration et ségrégations sexuelles

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.



« La culture profane était contestée par la tradition
qui craignait une intégration sociale
et un détournement des valeurs religieuses
promulguées par la famille. » (p. 52)

De façon générale, la littérature sur l’immigration est centrée principalement sur l’intégration et les facteurs qui l’accélèrent ou bien la retardent. Le postulat de base de cette littérature suggère que les personnes qui arrivent dans une nouvelle société cherchent les chemins pour s’y intégrer. Dans le cas du groupe hassidique de Montréal, on constate le postulat contraire : il faut tout mettre en œuvre pour éviter la contamination avec le monde extérieur. Dans Hadassa, Myriam Beaudoin nous fait participer à une année de classe primaire dans une école juive ultra-orthodoxe de Montréal.

C’est au travers du personnage d’une professeure de français dans une école primaire juive orthodoxe contrôlée par le groupe hassidim d’Outremont que s’ouvrent quelques fenêtres qui nous permettent d’observer le fonctionnement de cette communauté[i]. La facette qui m’a le plus frappée est celle reliée aux situations d’inégalités entre les hommes et les femmes ; entre les garçons et les filles dans les familles hassidiques. Le processus menant au mariage des filles m’est apparu particulièrement avilissant, considérant notamment qu’il est orchestré par les mères elles-mêmes : « Quand la maman pense que c’est déjà le temps de faire fiancer sa fille, elle appelle le “shadchen”. (..) Le “shadchen” a un livre avec toutes les informations sur les garçons et les filles pas mariés » (p. 42). Comme le dira l’une d’elles : « À partir de douze ans, on devient des “kale moyd”, des filles à marier, et on doit se comporter en femme, il faut être jolie toujours, le mariage va venir, le “shadchen” cherche un mari pour nous… » (p.82). (…)  « Quand une fille devient “Bat Mitza”, c’est la fin de l’école primaire, le début d’une longue préparation au mariage, et surtout, surtout, la séparation définitive avec les non-juifs » (p. 82). Il est frappant de voir à quel point la transmission du rôle de soumission de la femme passe par les femmes elles-mêmes : « Une fois par semaine, la fiancée rencontre la femme du rabbin, qui lui enseigne la discipline d’une bonne épouse » (p. 150). C’est le passage au secondaire qui met un terme à une certaine forme de liberté pratiquée au primaire : « Dès l’automne suivant, dans les classes de l’étage supérieur, les fillettes recevraient la formation nécessaire à une future épouse, un savoir axé sur les rudiments de correspondance, de comptabilité commerciale et, surtout, un enseignement pratique des tâches familiales » (p. 17).

Outre la centralité du mariage dans l’éducation et la vie des jeunes filles, les inégalités de traitement entre garçons et filles sont flagrantes. Par exemple, les garçons « étudient plus longtemps et plus rigoureusement » (p. 44). La division sexuelle du travail attribue aux filles tout le travail domestique, travail qui devient très lourd, en particulier pour la préparation des nombreuses fêtes juives, dont le shabbat : il faut « fleurir le foyer, nettoyer ses sols, cuire le pain tressé, sortir le vin, les coupes, frotter le chandelier, les couverts, préparer les habits de fête, se tenir prêt à accueillir le retour des hommes et à célébrer le shabbat en allumant les bougies » (p. 46). Pendant que les filles sont aux fours, les fils vont prier à la synagogue avec leurs pères.

Les inégalités sont également inscrites dans les rites religieux : « Le Bar Mitza, c’est pour les garçons.   BAT Mitzva, c’est pour nous, affirma Yitty, onze ans et quatre mois. Quand une fille devient Bat Mitzva, il n’y a pas de fête spéciale, mais il y a très beaucoup de règles, très beaucoup de choses qu’on peut pas faire. Quand on “get” douze ans, on doit arrêter de jouer à la poupée, aux cartes et de se promener en bicyclette. On peut même pas mettre les pantalons de neige. Il faut toujours aider maman avec les bébés, laver les vêtements, et préparer toutes (sic) les choses du shabbat » (p.80). Bref, on a réellement l’impression que les femmes tiennent un rôle de servantes pour les hommes de la famille…

Le jour des règles donne une meilleure idée de ce qu’être une femme signifie : « Durant les jours de règles, son corps appartenait à Dieu, et elle dormait dans un lit isolé, ne mangeait pas à la même table que David, ne pouvait lui tendre ou lui servir un plat, ni toucher au vin qui se gâterait, ni chanter, ni aller au cimetière. Aussi, sept jours après la fin des règles, elle se rendait à la “mikve”, et se purifiait dans le bain rituel afin d’appartenir de nouveau à son mari » (p. 198).

Les règlements de l’école sont très stricts pour les professeures non juives, notamment en ce qui concerne les règles vestimentaires, comme le souligne le tout premier paragraphe du roman : « J’étais vêtue selon les normes du contrat qui excluaient les blouses sans manches, les jupes au-dessus du genou, les pantalons, les tissus qui brillent, les coupes ajustées » (p. 13). Une certaine forme de ségrégation s’applique aux professeures non juives : « Depuis la maternelle, mes élèves apprenaient que les professeures de français n’étaient pas juives, qu’elles vivaient autrement et qu’il était strictement interdit de s’intéresser à leur vie, pas de questions, pas de curiosité » (p. 27).   Elles subissent également une certaine forme de censure : « … il était interdit aux professeures chrétiennes engagées par le ministère de discuter en classe de la passion, de la reproduction, des médias, d’actualité, des programmes télévisés, des croyances religieuses, des films et des chanteurs, de la violence ou du drame, de la mort, et de tout évènement historique ou scientifique qui date de plus de six mille ans » (p. 59).

En filigrane, le roman raconte l’histoire de Jan, un immigrant polonais, attiré par une femme juive mariée, qu’il tente de séduire. Elle aussi se sent attirée, mais est très déchirée. Le dernier paragraphe du livre laisse planer l’idée que la relation se poursuivra, qu’elle le suivra : « Une avalanche de pluie. Son rideau, son abondance, so “much lovely”. Ça sent la poussière accumulée sur le macadam incendié. Ça sent un détour. Un voyage au bout du monde, rue Waverly. Il se lève. 
Elle le suit.
Elle le suit » (p. 223).

En terminant ce livre, plusieurs questions me sont restées en tête. La critique a été fort positive : le ton est non accusateur et non condescendant. Les petites filles sont curieuses et sympathiques. Beaucoup de naïveté et de spontanéité. Dans Le Devoir du 2 septembre 2006, Danielle Laurin signe l’article « Secrets et interdits », qui résume bien, à mon avis, ce que l’on ressent en lisant Hadassa : « À l’heure où les Juifs ont mauvaise presse, dans la foulée du conflit au Liban, Hadassa propose un regard éclairant, critique, mais pas accusateur, sur une communauté que l’on connaît peu. On voit les choses de l’intérieur, à travers les yeux d’une intruse qui s’avoue impuissante à changer quoi que ce soit. »

Il reste que ce roman pose la question fondamentale des (non) droits des femmes à l’intérieur des groupes religieux. La prochaine chronique sur le roman de Magali Sauves, Yiosh !, nous permettra d’approfondir cette question.

Victor Piché, 31 mai 2022


[i] L’immigration de la communauté hassidique de Montréal se situe essentiellement dans l’après-guerre, surtout dans les années 1950. Cette immigration est d’origine est-européenne, berceau du mouvement hassidique (Europe centrale et orientale). La métropole québécoise possède de nos jours la deuxième plus grande communauté hassidique sur le continent (voir Simon-Pierre Lacasse, « L’implantation des communautés hassidiques durant l’après-guerre », dans Les Juifs hassidiques de Montréal, sous la direction de Pierre Anctil et Ira Robinson, Les Presses de l’Université de Montréal, 2019, pp. 47-77).