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Chronique 5.1

Série 5: Immigration et religion

Islamophobies

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.



« Que voulez-vous, ils sont rendus
à un autre stade de civilisation que nous. » (p. 62)

« On a beau se construire une carapace, continua-t-il,
toute cette désinformation sur les musulmans
tous ces mensonges, tous ces faits inventés,
toute cette haine à bride abattue,
ça finit par nous atteindre. » (p. 291)

Que ce soit à travers des organismes d’aide aux immigrants ou comme lieu de rassemblement identitaire, la religion occupe une place importante dans plusieurs romans traitant de la migration. Cette facette religieuse étant bien documentée dans les travaux anthropologiques et historiques[i], une autre dimension sera privilégiée ici. Dans cette nouvelle série, la religion sera abordée dans deux directions controversées, soit (i) les affres de l’islamophobie et (ii) les inégalités hommes-femmes dans les familles juives orthodoxes.

Viral, le dernier roman de Mauricio Segura, témoigne pour nous de nombreuses manifestations des islamophobies. Je mets « islamophobies » au pluriel, car les réactions et les préjugés antimusulmans sont loin d’être univoques.

Ce roman se lit comme une pièce de théâtre qui se déroule autour d’une confrontation entre une conductrice d’autobus et Sami, un jeune arabe d’origine marocaine. Tout commence lorsqu’elle lui ferme la porte au nez : « Les gens de ton espèce, dit-elle, je suis plus capable. Dehors, estie ! Dehors ! » (p. 17). Le jeune Arabe a craché au visage de la conductrice. Tous les personnages du roman vont se positionner par la suite par rapport à cet incident qui prendra des proportions démesurées, dont ce commentaire d’une passagère témoigne : « Ils sont tous pareils, poursuivit la femme en fauteuil roulant. T’as vu ? C’est des brasseurs de marde professionnels. Il t’a craché dessus, ma belle ? (…) ça arrive ici en paradant comme des rois, on les loge, on les nourrit, et qu’est-ce qu’ils font pour nous remercier ? Ça nous crache en pleine face… » (p. 19).

La version de Dominique, la conductrice, tente de minimiser l’incident en affirmant qu’elle a agi par distraction. Un collègue prend son parti : « Il essaie de te faire passer pour une raciste parce qu’il croit avoir été victime d’une injustice » (p. 61).   « Que voulez-vous, ils sont rendus à un autre stade de civilisation que nous » (p. 62).

Nabila, la Tunisienne « pro-conductrice », s’en prend au port du voile : « Elle lui raconte que sa sœur, qui habitait Tunis et n’avait jamais porté le voile de sa vie, était maintenant obligée de le mettre tous les jours parce que des voisins zélés, membres d’une sorte de brigade, surveillaient le quartier, n’hésitant pas à la harceler dans la rue » (p. 74). Ce témoignage rassure Dominique : « Elle se battait pour une bonne cause : la liberté des femmes » (p. 75). On verra en conclusion que ce point de vue est partagé par certaines militantes d’origine maghrébine.

Lola, d’origine vietnamienne, chroniqueuse et blogueuse, publie une vidéo de l’incident sur les réseaux sociaux, vidéo qui deviendra « virale » (d’où le titre du roman). Parcourant les commentaires suscités par la vidéo, elle voit « une meute de chiens enragés qui crachent leur haine des immigrants, en particulier des musulmans » (p. 26). Pour elle, le problème est « la méfiance généralisée à l’égard des étrangers qui avait court maintenant » (p. 26). Elle rapporte la polarisation extrême des opinions. D’une part, on fait allusion à la barbarie du jeune arabe : « On ne restera pas les bras croisés. Il faut arrêter le p’tit barbare qui a craché à la face de la chauffeuse ce matin » (p. 27). D’autre part, la conductrice est mise au pilori : « Après lui avoir injustement fermé la porte au nez, après l’avoir coincé avec la porte et avoir insulté les gens de son “espèce”, elle l’a cherché, la “fucking bitch raciste” » (p. 27).

Lola est le personnage le plus nuancé face à l’incident. Il faut dire qu’elle-même a été victime de préjugés. À l’école, il était commun de se moquer de ses yeux : « Ils n’étaient devenus “bridés” que lorsque les autres enfants l’avaient proclamé » (p. 33). « Elle s’était endurcie, avait intériorisé les regards qui, comme des balles, lui infligeaient des morsures d’humiliation » (p. 33).   « On la sommait de “retourner au Vietnam”, bien qu’elle fût née à l’hôpital Sainte-Justine » (p. 35). 

« Même si je suis née ici et que je parle français aussi bien que toi, tu me vois comme une immigrante, une personne qui n’est pas dans ton camp. Quoi que je fasse, je serai toujours là-bas dans l’autre camp. C’est ça, en réalité, le problème. L’image que les autres se font de toi, c’est une “fucking” prison » (p. 41).

Pour Lola, « il n’y a pas plus de racisme ici qu’ailleurs en Occident. Quand les altercations se produisent, comme celle de ce matin, c’est presque toujours dû à des malentendus. Ne va pas chercher midi à quatorze heures » (p. 39).

Camilo, d’origine colombienne, est également interpelé sur la définition de son identité. Le professeur d’histoire, en lui posant la question « qui est Québécois », affirme « C’est bien de s’intéresser à Malcolm X et au pasteur King, mais, comme tu habites le Québec et pas les États-Unis, il faut que tu connaisses les grands acteurs de la Révolution tranquille. Après tout, t’es québécois, non ? ». Et Camilo de répondre : « Je suis pas québécois, je suis colombien (…) c’est pas de ma faute. C’est les Québécois eux-mêmes qui me disent que je ne suis pas québécois » (p. 111). La réflexion du professeur pose, à mon avis, une balise identitaire importante : « … jusqu’à quel point il faut connaître la culture québécoise pour avoir le droit de se dire québécois ? Qui décide de qui est “assez” québécois ? Et puis, est-ce qu’il y a une seule façon d’être québécois ? N’y a-t-il pas une multitude de façons de l’être ? » (p. 111)

À l’exception de Lola et Camilo, les autres personnages ne font pas dans la dentelle et laissent couler leur fiel. 

Guillaume l’enseignant s’en prend aux « nouveaux dogmes de la bien-pensance » (p. 144) : « … doit-on favoriser des immigrés qui partagent nos valeurs ? Quoi ? Poser la question serait en soi un sacrilège ? On me répond que nos valeurs elles-mêmes seraient indéfinissables ? Allons donc ! Peut-on admettre que les valeurs de certains peuples sont moins compatibles avec les nôtres ? » (p. 140). « Ces nouveaux ayatollahs de la censure ne sont-ils pas les vrais intolérants ? »  (p. 144).    « Qu’il est beau le rêve des multiculturalistes, dont les plus tristes partisans sont sûrement les Québécois de souche sympathiques à ce discours, ces êtres pétris de bons sentiments, qui se renient eux-mêmes et qui piétinent l’héritage de leurs ancêtres » (p. 146).

Un collègue de Guillaume affirme que, contrairement aux Arabes et aux musulmans, les nouveaux arrivants comme « des Vietnamiens, des Laotiens, des Haïtiens, des Latino-Américains — laissaient au vestiaire leurs croyances et coutumes incompatibles avec la société d’accueil. Ils choisissent de se joindre à notre aventure » (p. 158). Il parle de complot d’invasion (p. 176) ; il en veut à leur animosité envers le monde judéo-chrétien (p. 180).

François, politicien municipal, défend la chauffeuse : « Elle s’est défendue, la dame. Légitime défense » (p. 204). La police fait une enquête sur la radicalisation des jeunes dans son arrondissement. Ce qui fait dire à Carla : « Pour moi, c’est n’importe quoi, dit-elle. Y a une concentration de commerces maghrébins dans une ou deux rues dans le secteur sud-est. Mais de là à parler de ghetto, à mon sens, c’est du délire » (p. 205).

À la fin, c’est l’expérience de Yasmine, la sœur de Sami, qui force la réflexion sur le contexte d’immigration des Arabo-musulmans : « Avant d’immigrer, personne ne l’avait avertie qu’elle devait se transformer en porte-parole officielle du monde arabo-musulman » (p. 235). De plus, elle est troublée par ce qui arrive à son frère qui souhaitait s’intégrer : « L’empressement de son frère à s’intégrer avait pourtant quelque chose d’exemplaire » (p. 262). Un des amis de Sami rajoute : « Dans le cas de Sami, poursuivit Zoubir, il fraternise avec tout le monde. Son assurance tranquille lui attire la confiance de tous. Les gens sentent qu’il ne les juge pas, qu’il donne une chance à tout le monde » (p. 291).

Trop souvent, comme le souligne Lola, le débat sur l’islamophobie se déroule entre deux extrêmes. D’un côté, on nie l’existence de l’islamophobie au Québec, comme en témoignent à maintes occasions les prises de parole du premier ministre François Legault. D’autre part, on ne peut nier des manifestations qui induisent une islamophobie bien présente dans la société québécoise.

On ne peut pas comprendre le débat sur l’islamophobie sans faire référence au projet de loi 21[ii]. On a vu s’affronter des points de vue diamétralement opposés, entre la nécessité d’interdire les signes religieux au nom de la laïcité et l’argument voulant que la loi soit discriminatoire et aille à l’encontre des droits de la personne[iii]. Certes, le débat n’est pas simple : on peut être en faveur de la loi 21 sans être islamophobe ou en défaveur de la loi sans jouer le jeu des islamistes. Pour certaines personnes, le port du voile est perçu comme une manifestation du fondamentalisme et de l’intégrisme islamique et un symbole d’inégalité des sexes. Pour d’autres, la réalité est beaucoup plus complexe et nuancée. Je pense en particulier à l’autrice québécoise d’origine marocaine, Kenza Bennis qui, dans son livre Les monologues du voile, montre la diversité des opinions et des pratiques sur le port du voile tel que révélées par les femmes qu’elle a interrogées[iv]. Comme l’a écrit Rima Elkoury en citant Bennis : « La femme voilée n’existe pas, sinon dans l’imaginaire collectif »[v].

Au-delà de la dimension idéologique et politique, on connaît très peu de choses sur la vie quotidienne des femmes musulmanes du Québec. Le discours public actuel est modulé par des questions enracinées dans une idéologie raciste, comme par exemple : font-elles partie de la menace de l’islamisation[vi] ? Font-elles du prosélytisme dans leur salle de classe ? Sont-elles complètement « soumises » aux pressions patriarcales et familiales ? On trouve quelques éléments de réponses à ces « interrogations » dans le livre de Kenza Bennis cité plus haut et dans celui de Diahara Traoré, Des musulmanes ouest-africaines au Québec, deux rares études à avoir donné la parole à ces femmes[vii]. On y trouve des propos fort nuancés et diversifiés, et surtout, des femmes « résistantes » à une certaine forme d’oppression. Elle conclut : « Ce livre a mis en évidence la constante oscillation entre la conformité aux normes islamiques contemporaines et des processus de subversion ancrés dans des religiosités individualistes et utilitaristes, surtout en contexte migratoire, quand les repères des sociétés d’origine ne sont plus présents dans l’espace local » (Diahara Traoré, p. 125).

Victor Piché, 27 avril 2022


[i] Cette approche est bien présentée par Deirdre Meintel, « La religion en question », dans L’immigration et l’ethnicité dans le Québec contemporain (sous la direction de D. Meintel, A. Germain, D. Juteau, V. Piché et J. Renaud, Les Presses de l’Université de Montréal, 2018, pp. 103-121).
[ii] La loi sur la laïcité de l’État a été adoptée en juin 2019. Pour une bonne synthèse du débat autour de la loi 21, voir Raquel Fletcher, « Qui est Québécois ? » (Hashtag, 2022). 
[iii] Je me situe dans cette optique et j’ai signé une lettre contre le projet de loi dans Le Devoir du 5 avril 2019 (voir « Laïcité : 250 universitaires contre le projet de loi 21 »).
[iv] Kenza Bennis, Les monologues du voile (Robert Laffont, 2017).
[v] Rima Elkoury, « La femme voilée n’existe pas », La Presse, 16 février 2017.
[vi] Une façon de tempérer la menace appréhendée est d’examiner la réalité statistique : (i) il y a à peine 4 % de musulmans, concentrés surtout à Montréal ; (ii) une proportion inconnue (peut-être minoritaire) de ce 4 % pratique leur religion (on est loin du prosélytisme) ; (iii) on ne connaît pas le nombre de femmes musulmanes qui portent le voile au travail, mais il serait minime. Évidemment, le débat actuel est tout sauf statistique.
[vii] Diahara Traoré, Des musulmanes ouest-africaines au Québec : entre subversion et conformité (Les Presses de l’Université de Montréal, 2019).