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Chronique 4.6

Série 4 : Population asiatique

L’intégration par l’art : « jouer pour ne pas mourir »

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.


Source : VLB éditeur


« Parce que savoir patiner fait partie de l’intégration. 
Si l’immigrant arrivait trop vieux, il était fichu ! » (p. 37)

« Je venais d’un autre pays, oui,
mais quand j’étais sur scène,
j’étais de tous les pays.
Ou du pays que je choisissais. » (p. 81) 

Pour ceux et celles n’ayant pas connu le Québec d’avant la loi 101, le roman d’Abla Farhoud, Toutes celles que j’étais, campé dans les années 1960-1970, permet de revisiter une époque où la langue anglaise dominait chez de nombreuses familles immigrantes. De plus, ce roman explore trois facettes de l’immigration peu abordées dans les romans précédents, soit l’expérience concrète de l’émigration vécue à un jeune âge, les différences de traitement entre les filles et les garçons, et les conflits fille père. 

Abla est une petite fille arrivée au Québec à l’âge de six ans, après avoir quitté le Liban des années 1950. La langue anglaise est la plus utilisée dans sa parenté montréalaise : « Les cousins de mon père étaient tous nés ici et parlaient anglais » (p. 62).   Son père avait appris l’anglais à Montréal en fréquentant ses cousins, les grossistes et les commerçants. Pourtant, celui-ci « n’a pas suivi la mouvance des immigrants vers les écoles anglaises, il ne s’est pas laissé impressionner par les religieux qui acceptaient difficilement les non-catholiques ou les refusaient carrément. Il nous a inscrits à l’école française par choix politique pour la majorité francophone… » (p. 63). Son père adopte ainsi une position résolument en faveur du fait français : « Le peuple ici parle français, disait-il, nous sommes chez eux. Ils sont la majorité, et pourtant, je ne sais pas pourquoi, ils n’occupent pas beaucoup de postes importants dans les entreprises ni dans les grands commerces, sauf Dupuis Frères… » (p.119). Il est intéressant en ce sens de noter qu’il vota pour le Parti Québécois en 1976 et répondit « oui » aux deux référendums.

La question sur la langue parlée à la maison par les familles immigrantes à fait l’objet d’une grande attention au Québec. Dans le cas de la famille d’Abla, la langue arabe maternelle perd petit à petit sa place au profit du français, ce qui n’est pas sans provoquer une certaine crainte : « La peur de ne plus exister dans la mémoire de quelqu’un, de voir ses enfants devenir des étrangers, de plus pouvoir leur parler ni les comprendre, de ne plus se reconnaître en eux est une peine incommensurable pour l’immigrant. Une mort semblable à l’arrachement de son pays. » (p. 142).

Avec le temps, Abla s’intègre complètement à la culture québécoise francophone.   Comme comédienne, elle côtoie le milieu culturel de Montréal : on y retrouve plusieurs références culturelles comme Pauline Julien, Robert Charlebois, Réjean Ducharme. Très jeune, elle lit la poésie de Saint-Denys Garneau. Sa première professeure de théâtre est Marcienne Villeneuve-Groulz (1925-2007), fondatrice du Studio des Colibris. Elle regarde la télévision de Radio-Canada, suit La Famille Plouffe ; ses parents sont adeptes de la lutte (elle mentionne Johnny Rougeau, Yvon Robert, Édouard Carpentier, Kowalski) ; son père est outré à la suspension de Maurice Richard en 1955. Elle côtoie Louise Forestier et Louisette Dussault, a partagé la scène avec Gaétan Labrèche, a joué la fille de Béatrice Picard et de Paul Hébert, lit du Prévert à la Palestre nationale dans un spectacle de poésie ; à 19 ans, elle a un rôle dans la série télévisée Ti-Jean Caribou (1964).

Bref, son métier de comédienne était toute sa vie : « Je venais d’un autre pays, oui, mais quand j’étais sur scène, j’étais de tous les pays. Ou du pays que je choisissais » (p. 81). Comme l’indique le titre d’un des chapitres, elle joue « pour ne pas mourir » (p : 207).

Malgré son passage remarqué sur la scène artistique québécoise, elle ressent une certaine « exclusion ». Elle fait ce commentaire fort intéressant sur l’immigration et la communauté artistique du Québec de l’époque : « Quand j’ai commencé à la télévision, on ne mettait pas de l’avant le fait que je venais d’ailleurs. J’étais une jeune actrice comme les autres. De toute façon, il n’y avait pas de rôles d’immigrants à cette époque, personne n’écrivait à ce sujet. L’immigration n’avait pas la cote. Les nouveaux venus et même ceux qui étaient là depuis longtemps faisaient profil bas et se fondaient dans le décor. Ils ne faisaient pas partie de la communauté canadienne-française, car très peu avaient réussi à franchir la barrière élevée par les écoles catholiques » (p. 227). Le regard de l’autre est toujours présent avec la sempiternelle question « tu viens d’où » (p.111).

L’un des éléments peu abordés dans les romans précédents concerne la migration en bas âge. Du point de vue de l’intégration à la nouvelle société, on l’a vu plus haut, arriver à un jeune âge aida Abla à prendre sa place sur la scène artistique québécoise. Qui plus est, la perception de l’émigration d’une enfant de six ans est un thème rarement abordé. On observe une grande naïveté devant tant de nouvelles découvertes lors de son voyage de départ. Elle vient de loin, adoptant comme moyens de transport des ânes, puis l’autocar, et ensuite le bateau qui l’impressionne. Il y a des lits, des toilettes, des lavabos, l’eau qui coule, couteaux et fourchettes pour manger. Enfin, elle prendre le train à partir d’Halifax, dans lequel elle fait la connaissance de portiers « noirs » : « … chaque fois nous étions étonnés et ravis de voir jaillir cet homme à la peau noire comme celle des esclaves dans “Les mille et une nuits” » (p. 35)[1]. Elle reste marquée par l’expérience migratoire : « Immigrer avec une famille est une expérience “extrême”, comme on le dit de certains sports » (p. 46). 

Pour plusieurs jeunes immigrants — comme d’ailleurs pour les enfants d’immigrants nés au Québec —, certains membres de sa parenté l’accusent d’oublier ceux qui l’ont vu naître : « Tu es devenue américaine ou quoi ? »  Elle répond : « Je ne connais pas assez bien l’arabe pour leur dire qu’un enfant qui part loin oublie, il oublie, forcément, c’est une question de survie, que son cerveau a tant de nouvelles choses à apprendre, que le passé, il le repousse malgré soi, n’empêche qu’il nous grignote de l’intérieur, ce passé, jusqu’au moment où on en rapatrie tous les morceaux… » (p. 25).

Une deuxième facette relativement nouvelle du roman est la différence dans l’éducation des filles et des garçons. Je reviendrai sur cette question plus loin dans la série sur l’immigration et la religion. La division des rôles sexuels est très marquée dans la famille, au détriment des filles et des femmes : « M’ma s’occupait de nous à l’intérieur de la maison et nous la protégions des intrus et de l’extérieur » (p. 99). La femme est la porteuse de la tradition : « … il faut que tu continues de parler l’arabe avec les enfants, sinon ils vont l’oublier », lui dit son père (p. 99).

Laissons parler Abla sur cette question des inégalités de genre.

« Nous les filles, nous avons été endoctrinées » (p. 168).

« Dans les histoires, on remplaçait ce qui se trouve entre les jambes de la fille par “honneur” et, plus effrayant encore, par “honneur de la famille” » (p.169).

« Il ne faut quand même pas se leurrer, je suis assez grande pour décoder que le Liban est un pays fait pour les hommes, et que les femmes sont loin derrière, et que pour une jeune fille, avant le mariage, avec tout ce qu’il faut protéger, et faire et ne pas faire, ça va être l’horreur » (p. 301).

Enfin, un troisième thème — les conflits intergénérationnels — parcourt tout le roman et constitue le prolongement des inégalités de genre dans la famille. Ici, il s’agit des conflits entre la fille, Alba, et le père. Elle passe une bonne partie de sa jeunesse dans le magasin de son père : « Je sais qu’elle ne me croit pas quand je lui dis que c’est insupportable de rester toute seule dans ce magasin pourri et poussiéreux, où tout me dégoute » (p. 223). Quand son père lui demande un jour ce qu’elle voulait faire plus tard (elle a sept ans) et qu’elle répond qu’elle veut être danseuse, il lui demande si elle n’aurait pas honte de montrer ses jambes et ses cuisses ; elle entend le mot charmouta… « putain » (p. 50).

Elle en veut particulièrement à l’obsession de son père concernant le retour au Liban : « Tout allait bien… jusqu’à notre père ait l’idée d’une petite visite de reconnaissance à son Liban chéri… » (p. 124). Cela la révolte : « Pourquoi ce retour dont personne ne voulait ? » (p. 172). Elle ira jusqu’à dire : « Parfois je déteste mon père » (p. 248). Elle déprime, se demande pourquoi vivre?  « Sans y prendre garde, j’avais glissé dans le malheur, dans la résignation et la victimisation » (p.266). « Je ne sais pas quand j’ai commencé à me perdre » (p. 281).

 « Mon père, je lui en veux d’avoir gâché notre vie » (p. 299).

Finalement, elle partira pour le Liban comme elle le révèle dans la dernière phrase du livre : « Je pars sans billet de retour, avec quatorze ans de vie dans ma tête et serrés dans mon cœur. Je vais fermer mon cahier, et je l’ouvrirai là-bas, au pays de mon père, là où on cache les filles » (p. 302).[2]

Victor Piché, 13 avril 2022


[1] Voir la chronique 2.3 « La Petite-Bourgogne et la communauté noire des années 1940 : une histoire oubliée » à propos du roman deMairuth Sarsfield, No Crystal Stair (Women’s Press, Toronto, 2004). 
[2]  C’est ce retour au Liban qui est raconté par Abla Farhoud, dans Au grand soleil cachez vos filles (VLB, 2017).