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Chronique 4.5

Série 4 : Population asiatique

Québécoise ET Arménienne

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.


Vania Jimenez, Un pont entre nos vérités, Druide (2021)


« Est-ce le lot de tout immigrant
d’être comme un marin,
avec au cœur la nostalgie de la terre en mer,
et la nostalgie de la mer en terre ? »
(p. 407)

« Je suis l’Arménienne, serai toujours “l’autre”,
cet autre qui n’est pas la majorité.
Comment lutter contre une telle force ? »
(p. 527)

Clara découvre le journal personnel de sa mère, Marie-Louise, récemment décédée avec son mari dans un accident de voiture. C’est à travers ces écrits que Clara raconte l’histoire de trois générations : celle de ses grands-parents, de sa mère et la sienne. Elle nous fait ainsi voyager entre la Turquie (pays d’origine de ses grands-parents), l’Égypte (le pays de naissance de sa mère[i]) et le Québec où s’est installée sa mère pour lui donner naissance. 

Ses grands-parents furent déportés de la Turquie pour échapper à l’horreur du génocide arménien[ii]. Dans le Caire des années 1940, où ils émigrèrent, faire partie de la haute société arménienne ne leur épargna pas le rejet : « En fait, ces positions découlent d’un postulat tacite imposé aux minorités importées : Anglais et Français sont supérieurs aux Égyptiens et Arméniens d’Égypte » (p. 428). Marie-Louise dira « … c’est en Turquie que j’aurais dû aller flairer la trace de mes ancêtres » (p. 327).

Quant à Marie-Louise, elle laisse une Égypte perturbée par la guerre de Suez (1956), une agression menée par l’Angleterre, la France et Israël. Cette guerre enclencha un vaste mouvement nationaliste : « L’Égypte cosmopolite, creuset de civilisations accumulées les unes par-dessus les autres… perd son exquise complexité. Le nationalisme simplificateur prend de l’expansion » (p. 481). Ainsi, « La guerre de Suez avait signifié la fin de l’équilibre délicat entre les peuples de la région » (p. 510). Plusieurs hommes disparurent, la dictature s’installa et un important mouvement d’exode se mit en marche. À la lecture de cette partie de la vie de sa mère, Clara découvre les méfaits du nationalisme ethnique et dira : « Je commence à savoir ce que le mot national porte en lui de malheur. Il me semble que je commence à savoir que chaque fois qu’il fut brandi par le passé, et quelle que fût la cause défendue (…) il escorta inéluctablement un enchaînement de violences » (p. 513).

Ce qui frappe d’abord dans le parcours de Marie-Louise au Québec, c’est à quel point elle est devenue québécoise.   Elle fait le choix de la langue française malgré la dominance de l’anglais dans la famille de sa tante qui l’accueille à Montréal. Ses cousins vont à l’école anglophone et écoutent la télévision en anglais. Malgré tout, Marie-Louise s’intègre à la culture francophone : « Je m’enflamme pour la question du français et de l’autonomie du Québec » (p. 89). Ses référents culturels sont Gilles Vigneault et Pauline Julien. Sa fille Clara dira à propos de sa mère : « Tu t’es enfin réconciliée avec cette langue qui t’a donné tant de mal. La poésie de Nelligan, de DesRochers, d’Annne Hébert t’a-t-elle aussi enchantée ? » (p.95). Violoneux de père en fils, je suis abasourdi de lire qu’elle connaît le Reel du pendu, un classique du monde des violoneux. Elle travaille comme médecin dans un des quartiers les plus multiethniques de Montréal : « Malgré la présence de personnes provenant du Moyen-Orient, il ne me rappelle en rien Le Caire. J’ai beau être immigrante au Québec, mes préjugés (poliment appelés “biais implicites” ou zones d’ombre) sont hyper sollicités, rapidement dilués dès la rencontre individuelle. C’est enrichissant et épuisant » (p. 250).

Marie-Louise fit également de nombreux séjours comme médecin chez les Inuit, ce qui fait dire à Clara : « … à chacun de tes retours, cette histoire de génocide indirect des Inuit t’engouffrait ». Sa mère lui avait dit : « Les racines des Inuit brûlent… par la racine. C’est pire que le génocide des Arméniens » (p. 318-19).

Québécoise certes, mais aussi Arménienne, expérimentant la double appartenance et vivant la quête identitaire résidant au cœur de tout projet d’émigration/immigration : « À la radio, Gilles Vigneault chante un pays beau comme symphonie. Et ça me frappe. Je suis à l’extérieur de l’œuvre qui m’émeut. Je suis l’Arménienne errante d’Égypte, la “cosmopolite déracinée… la transnationale » (p. 294). Une quête qui la laisse néanmoins songeuse : « Dans ce présent parfait, avec des enfants dorés, un mari-prince, un travail que j’aime dans une ville intéressante, un pays en pleine évolution et en paix, quel est l’intérêt de s’enfoncer dans le passé vertigineux ? Y aurait-il un pont entre passé et présent, entre ce que j’étais et ce que je suis devenue ? Une sorte de dénominateur commun, un PGCD (plus grand commun diviseur), quelque chose de subtil qui aurait toujours été là ? » (p. 295-96). Et de rajouter : « Je suis dans cinquantaine et, de nombreuses années après mon départ d’Égypte, je me sens toujours inclassable quand il s’agit d’identité culturelle » (p. 320).

C’est Clara, la fille de Marie-Louise, qui raconte l’histoire de sa mère à partir de son journal personnel qu’elle découvrit en faisant le ménage des affaires de ses parents nouvellement décédés. Y ayant ajouté de nombreux commentaires, c’est aussi un peu son histoire à elle qui nous est livrée dans le roman. Même née ici, on lui rappelle souvent son altérité. À la question de la maîtresse « Qui est québécois de souche ? », elle se fait la réflexion suivante : « Je venais de Saint-Loup, arrivée à Montréal trois ans plus tôt. J’avais naturellement levé la main. Assise au pupitre à côté de moi, mon amie juive marocaine avait lancé : — Hé ! Et ta mère arménienne, qu’est-ce que tu en fais ? J’avais oublié » (p. 30).

Ses observations sur le Québec d’aujourd’hui sont également intéressantes. Alors que sa mère est arrivée en pleine révolution tranquille, Clara observe… « un Québec qui est déchiré présentement par des débats au sujet de la laïcité, au sujet des femmes, au sujet des Autochtones. Il est écartelé entre le droit collectif et le droit individuel, ce droit qui me trouble lorsque je ressens le désarroi identitaire de l’une de mes élèves, voilée » (p. 46).

Son voyage en Égypte avec sa mère lui fait découvrir « l’insupportable oppression de la sexualité. N’importe quelle sexualité, celle des hommes, celle des femmes, ces femmes qui se voilent là-bas peut-être par peur, plutôt que par réelle conviction, pour se conformer, pour ne pas se faire tuer. Cette oppression qui rend les hommes fous » (p. 75). Elle en rajoute : « J’ai récemment lu un article qui faisait état du “scandale de la rage sexuelle”, une agression collective contre des femmes commise en 2006 lors de festivités de la fin du ramadan.   Et j’ai entendu parler des “tests de virginité”, suivis d’agressions sexuelles… » (p. 366).

Enfin, Clara exprime une forme de culpabilité que l’on retrouve souvent chez la deuxième génération : « Et moi, métissée, j’ai dansé à coups de talons et de mouchoirs tournoyants en me sentant vaguement coupable de ne pas comprendre l’arménien, de ne pas connaître les danses traditionnelles » (p. 315).

Trois générations, trois destins liant Arménie et Québec.

Victor Piché, 30 mars 2022


[i] Voici un autre cas où le pays de naissance comme catégorie utilisée dans les statistiques d’immigration peut être trompeur, comme je l’ai mentionné dans la chronique sur Ook Chung (voir la chronique 4.3 sur La trilogie coréenne).
[ii] Voir la chronique 4.4 sur le roman de Rima Elkoury, Manam.