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Chronique 4.4

Série 4 : Populations asiatiques

Les horreurs d’un génocide

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Rima Elkouri, Manam (Boréal, 2019)


« En écoutant le père de Sam, je pensais
à cette sombre vérité : vingt-six lettres d’alphabet
suffisent à construire la beauté du monde,
mais il ne faut que deux mots pour l’anéantir. 
“Eux et nous”. »

(pp. 152-153)

Ce roman de Rima Elkouri est d’abord et avant tout le récit de sa grand-mère « Téta », arrivée à Montréal en 1957 : « Téta s’est éteinte dans ce pays devenu le sien au moment où la Syrie qu’elle aimait tant se meurt aussi » (p.22). Née à Manam en Turquie en 1908, elle est une survivante du génocide arménien (1915). « À ceux qui demandaient si elle n’avait pas envie de retourner dans “son” pays, Téta disait toujours : — Quel pays ? Mon pays est ici. Mon pays est là où se trouve le bonheur de mes enfants » (p. 191). 

L’autrice décide un jour de se rendre à Manam, la ville natale de sa grand-mère : « Y aller ou pas ? La veille, je m’étais endormie avec cette question après avoir lu un article racontant les hésitations des petits-enfants de survivants arméniens à se rendre en Turquie en quête de leurs racines » (p. 26). Ce voyage devient l’occasion pour elle de raconter les horreurs du génocide arménien et de nous faire entrer dans un pan de cette histoire trop souvent oubliée, comme le rappelle la citation d’Élie Wiesel (écrivain et philosophe d’origine roumaine) : « Le génocide tue deux fois. La seconde par le silence » (p. 88)[i].

Un million et demi de personnes furent exterminées (p. 219). Avec Manam, on assiste aux récits d’horreur des caravanes de la mort :« … rafles nocturnes où les Arméniens avaient été égorgés comme des moutons et jetés dans des puits » (p. 54). C’est ainsi que son arrière- grand-père fut arrêté et égorgé, forçant son arrière-grand-mère et ses enfants à fuir. « Il ne savait pas encore que sa ville natale allait se transformer en charnier. Il ne savait pas qu’à Manam, neuf Arméniens sur dix seraient exterminés (…)  Sans parler “des jeunes femmes dont on coupait la tête avant de les jeter dans des ravins ou des citernes d’eau. Des filles violées, butins de guerre. L’odeur de la mort rendait l’air irrespirable” (p. 94). L’autrice rappelle l’histoire d’une jeune fille de quatorze ans possédée par six soldats : “Des années durant, ses hurlements ont résonné dans les nuits de ceux qui les avaient entendus” (p. 95).

La Turquie refuse encore aujourd’hui de reconnaître le génocide : “On a offert des excuses sans reconnaître qu’il y avait eu génocide. C’est un peu comme si un assassin présentait ses condoléances à la famille du défunt tout en niant son crime” (p. 88). La stratégie des jeunes-turcs (nationalistes qui ont planifié le génocide) consista à répandre la propagande contre les Arméniens : “Ils sont chrétiens, vous êtes musulmans. Ils sont riches, vous êtes pauvres. Ils ne sont pas des nôtres. Ils veulent vous tuer…” (p. 151).

Les propos de sa grand-mère sur le port du voile portent à réfléchir. Celle-ci vécut sous le diktat du mariage arrangé et sous la férule d’un frère autoritaire qui, par exemple, trouva justifié de la gifler parce que sa main avait effleuré celle d’un garçon. Ce qui ne l’empêcha pas de suivre le combat d’une militante égyptienne qui décida un jour de rejeter son voile à sa descente du train. Comme elle le dit : “Du temps où elle vivait à Alep, aucune des jeunes femmes qu’elle côtoyait ne portait le voile. À Montréal, lorsqu’elle croisait des femmes voilées, elle ne pouvait s’empêcher de penser à leur grand-mère. — Les filles de votre génération, vous êtes nées avec des droits dans votre berceau. Ne l’oubliez jamais” (p. 145).

Pour moi, une des portes d’entrées clés du roman se trouve résumée dans une histoire que je me permets de citer en long, car elle représente bien la réalité de l’émigration et de l’immigration (pp. 90-92).

“Il était une fois un vieux sage qui aperçut à l’entrée de la ville un jeune voyageur.
— Excusez-moi, khawaja. Je ne suis pas d’ici. Auriez-vous l’amabilité de me dire comment sont les habitants de cette ville ?
Le vieil homme répondit par une question.
–  Comment étaient les gens dans la ville d’où tu viens ?
–  Égoïstes et méchants. C’est la raison pour laquelle je suis parti.
–  Eh bien jeune homme… Tu trouveras ici les mêmes gens.

Peu de temps après, un autre jeune voyageur vint à la rencontre du vieux sage. Il lui posa la même question.
–  Comment sont les gens qui vivent dans cette ville ?
Le vieil homme répondit par la même question.
–  Dis-moi jeune homme, comment étaient les habitants de la ville d’où tu viens ?
–  C’étaient des gens bons, accueillants et honnêtes. J’avais de très bons amis parmi eux.   J’ai eu beaucoup de mal à les quitter…
–  Eh bien, jeune homme… Sache que tu trouveras ici les mêmes gens.

Un marchand qui faisait boire ses chameaux justes à côté avait entendu les deux conversations, en sourcillant. Lorsque le deuxième jeune homme s’éloigna, il s’approcha du vieux sage, un reproche dans le regard.
–  Khawaja, comment pouvez-vous donner deux réponses complètement différentes à la même question ?
–  Ya ebni. Sache que chacun porte son univers dans son cœur et le retrouvera partout où il va. Ouvre ton cœur. Ton regard sur les autres et sur le monde sera changé.”

Les échanges épistolaires entre sa grand-mère, Rose, et Antoine, son frère jumeau, illustrent bien la complexité des réactions opposées face à l’adversité, comme en témoigne cet extrait d’une lettre d’Antoine en provenance d’Alep :

Les nouvelles d’Alep sont de plus en plus mauvaises.
Mes petits-enfants ne peuvent plus se rendre au travail sans traverser une ligne de combat. On ne compte plus les fois où ils ont échappé au pire. Chaque soir que je parle à Farha avant de me coucher, je me dis que c’est peut-être la dernière fois que j’entends sa voix. Chaque matin, quand j’aperçois le soleil, je me dis que c’est peut-être mon dernier matin.
Plus rien n’est sacré ici. Il n’y a plus de refuge, plus de sanctuaire. On détruit les églises et les mosquées, les marchés et les écoles. On détruit des monuments millénaires. On tue les jeunes et les vieux. 
(…) Ne me demande pas encore une fois pourquoi je ne viens pas te rejoindre au Canada. Ma vie est ici. Ma mort aussi, si telle est la volonté de Dieu.” (Alep, 1er janvier 2014). En terminant, l’autrice mesure sa chance : “Moi petite-fille de réfugiés témoins de l’horreur, je ne connais rien à l’exil ni à la guerre. Je ne sais rien de l’incroyable force qu’il faut pour se relever et croire au meilleur après avoir vu le pire. Mais je mesure ma chance. Je sais que si ceux qui ont accueilli mes grands-parents avaient choisi la peur plutôt que la main tendue, jamais ces derniers n’auraient pu survivre” (p. 194). 

Victor Piché, 16 mars 2022


[i] Selon le recensement de 2016, il a près de 30 000 personnes d’origine ethnique arménienne au Québec, dont 65 % arrivez depuis 1981 (Québec, ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, Portrait statistique de la population d’origine arménienne au Québec en 2016). Sur l’immigration arménienne à Montréal, voir : Dominique Laroche, l’immigration arménienne à Montréal : caractéristiques et évolution de 1980 à 2005, Mémoire de maîtrise en démographie, Université de Montréal, 2007.