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Chronique 4.3

Série 4 : Populations asiatiques

Entre la Corée, le Japon et Montréal :
une quête identitaire qui brouille les catégories « officielles »

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Ook Chung, La trilogie coréenne, Boréal (2012)


« Entre mon aïeul qui fut un maître archer
et la flèche qui a traversé un océan,
deux pays, trois générations,
j’ai été l’arc tendu entre toutes leurs mains… » 
p. 109

Le roman de Ook Chung, La trilogie coréenne, nous montre de quelle manière les catégories utilisées par les statistiques officielles (p. ex. recensements, statistiques d’immigration) peuvent parfois être trompeuses. Par exemple, Ook Chung étant né au Japon et ayant pour langue maternelle le japonais, il apparaît statistiquement dans le groupe japonais selon les deux critères du lieu de naissance et de la langue maternelle. Cependant, il se considère lui-même d’origine coréenne, de par ses parents, d’où le titre du livre[i]. L’héritage coréen est en ce sens très présent dans le roman. Lorsqu’on lui demande « À quelle culture te sens-tu appartenir et pourquoi », répondant le Japon : « on me reprocherait de ne pas connaître ce pays plus qu’un Occidental, bien que j’y sois né et que le japonais ait été ma langue maternelle et usuelle jusqu’au jour où mes parents ont décidé d’émigrer au Canada. »  Répondant la Corée, comme il le fait spontanément : « les preuves à l’appui me faisaient défaut, car je n’ai mis les pieds dans mon pays ancestral qu’une seule fois et je suis bien le premier à ne pas savoir lire le hangûl » (p. 160).

La construction identitaire de l’auteur est le reflet de son histoire familiale oscillant entre la Corée et le Japon. En effet, ses ancêtres coréens subirent l’armée impériale japonaise qui « … sous la menace de la baïonnette, a forcé toute une génération de Coréens — de 1910 à 1945 — à parler japonais dans leur propre pays » (p. 14). Durant cette période, plusieurs Coréens furent déportés pour travailler dans les mines du Japon. Son père dû fuir la Corée du Sud suite à la publication d’un texte d’opinion réclamant la réunification du Nord et du Sud. Il fut par la suite arrêté au Japon et envoyé dans un camp de détention à Nagasaki. La discrimination socioprofessionnelle vécue par les Coréens ainsi que celle plus personnelle subie par son père en raison de ses opinions politiques « forcèrent » finalement la famille de Ook Chung à quitter le Japon.  À l’ambassade du Canada au Japon, l’ambassadrice questionne leur volonté de se rendre au Québec ; elle suggère plutôt l’Alberta, mais ils insistent pour aller à Montréal.

Il est possible de compliquer davantage la question des catégories reliées aux origines nationales usuelles en tenant compte de l’expérience migratoire de Chung au Québec, où il est arrivé à l’âge de deux ans. Aujourd’hui (2012), il écrit en français « plus par la force des circonstances que par choix » (p. 13). La question des origines et des identités est loin d’être univoque, comme le montre les références à son jeune frère dont le parcours au Québec est très différent du sien, bien que tous deux appartiennent au même contexte d’origine ethnique et familiale et soient arrivés au Québec en bas âge. Il présente l’odyssée de son frère comme se mouvant dans un périmètre très restreint, devenant plus québécois que les Québécois, « … ce périmètre à jamais quadrillé, tatoué, urbanisé, carré-saint-louisianisé, prince-arthurisé, uqamisé, foufounes-électrisé, adoubé » (p. 95). Ce paramètre va de Prince-Arthur à Sainte-Catherine, de Saint-Laurent à Saint-Denis. Il dit à son frère : « Jamais je ne t’ai surpris en flagrant délit de l’apitoiement (mon fort à moi) ou de strabisme en lorgnant du côté de nos racines asiatiques, du paradis perdu » (p. 97). 

Bref c’est son frère Chang-ho qui le réconcilie avec le Québec : « Même si nous partagions les mêmes gènes, nous étions, Chang-ho et moi, de caractères très différents et, vus d’un certain angle, presque diamétralement opposés. (…) Chang-ho, lui, a pris racine au Québec le plus naturellement du monde et le paradoxe est que je ne peux pas davantage imaginer Chang-ho parlant couramment japonais ou coréen que moi le québécois » (p. 98). Dans les cadres d’analyse scientifique utilisés, par exemple en démographie, en sociologie et en anthropologie, c’est souvent la diversité « inter-groupes » qui est privilégiée, c’est-à-dire les différences entre les divers groupes immigrants. Ici, Ook Chung nous rappelle que la diversité se situe également à l’intérieur des groupes et nous signale que les différences « intra-groupes » peuvent être tout aussi importantes.

Le roman de Ook Chung apporte également un éclairage original sur l’intégration linguistique au Québec. Avant de partir pour le Canada, il affirme que son identité linguistique aurait pu s’orienter vers le coréen ou le japonais ou une autre langue. Mais le choix fut déterminé par ses parents : « Je ne peux pas dire que j’ai choisi le français. En ce qui me concerne, c’est un simple cas de déculturation. Le français est ma langue d’adoption, mais n’est-il pas plus juste de dire que c’est elle qui m’a adopté… » (p. 13). En effet, le choix du Québec, plutôt que celui d’une province anglophone fut motivé notamment par le fait qu’en Asie, pour plusieurs gens cultivés de sa génération, le français représentait une langue de prestige. Quant à Ook Chung, il parle du français comme d’une langue alimentaire, une langue accidentelle, celle qui lui permet de gagner sa vie et de pouvoir « dire sa condition d’exilé » (p. 14). « Quand donc moi et mes deux frères (ayant un ou deux ans de plus que moi) avons-nous glissé du japonais — qui était notre langue natale — au français, notre langue d’adoption devenue depuis notre langue d’usage, pour ne pas dire notre “première langue” ? D’ailleurs, comment appeler langue maternelle la langue d’un pays que j’ai quitté lorsque je savais à peine balbutier et qui ne m’avait jamais délivré de certificat de citoyenneté ? » (p. 75).

Ses références à l’accent québécois nous permettent de retourner à l’époque d’avant la loi 101 au Québec : « J’entends cet accent québécois dans la bouche de jeunes Chinois d’après la loi 101. Comme j’ai attendu ce moment ! Il y a trente ans, cela n’existait pas, et je faisais cavalier seul. (…) Je faisais maintenant partie d’une communauté de néo-Québécois au visage asiatique parlant français avec l’accent québécois » (p. 108). Paraphrasant Gilles Vigneault, il affirme que le Québec de demain sera un Québec métissé.

Ook Chung est arrivé à Montréal en 1965, comme il dit, en pleine période du virage technologique, de la construction du métro et de la Place des Arts et, quelques années plus tard, l’Expo 67. Il vit une enfance paisible et douce, dit-il, surtout à partir de 1970, l’âge d’or de la télévision de Radio Canada avec Bobineau et Bobinette, Fanfreluche, le triomphe de Maurice Richard et de Jean Béliveau, pendant que ses parents livraient la lutte « contre l’impécuniosité et les soucis de la vie d’immigrants » (p. 78). Comme pour plusieurs groupes immigrants, sa mère travaillait dans des manufactures de textiles « où l’on embauchait de la main-d’œuvre à bon marché » (p. 85).   Il note que « … la plupart du temps, les couturières (ou les opératrices de machines, comme on les appelle maintenant) se réunissaient en petits groupes ethniques pour manger devant leurs machines Singer. La seule musique était le bruit des ventilateurs portatifs qui tenaient lieu de climatisation au plus chaud de l’été… » (p.86).

Ses réflexions sur le racisme couvrent pour leur part une dimension rarement discutée, soit le racisme ressenti au plus profond de son être : « On a tendance à mettre l’accent sur le côté sociologique du racisme : discrimination en ce qui concerne l’emploi ou l’accès aux institutions sociales, préjugés véhiculés par les médias, etc.  Mais le racisme, du point de vue de la victime, est une expérience ontologique qui ébranle l’être dans ses fondements. Le regard du raciste est un regard qui tue… » (p. 87). Et de rajouter : « C’est cela, je crois, qui distingue fondamentalement l’expérience du racisme et celle d’autres formes d’injustice. C’est une douleur localisée, tandis que l’expérience du racisme est un tremblement de terre identitaire. » (p. 88).

Les voyages occupent une bonne partie de sa vie, et de son roman. Ainsi, il considère qu’il est devenu un nomade, un citoyen du monde : « J’ai une boulimie du voyage que rien ne rassasie » (p. 253). Dans toutes les villes qu’il visite, il recherche les « Chinatown », que ce soit à Yokohama, à Los Angeles, à Montréal ou à Mexico : « À chaque ville où je voyageais, il fallait au bout d’un certain temps que j’aille visiter le quartier chinois. Je m’y sentais en famille… » (p. 124).      Le voyage représente aussi une quête du paradis perdu : « J’ai été si longtemps un noyé à la dérive, un noyé ne se sachant pas noyé. J’ignorais que je m’accrochais à chaque visage asiatique rencontré au passage comme une parcelle d’un paradis et d’une patrie perdus, que je tenterais de recoller comme les morceaux d’une mosaïque » (p. 123).

C’est d’ailleurs sur cette quête d’ouverture au monde que se termine le roman, quête qu’il compare à celle des « … poètes coréens, peut-être parce qu’ils ont tout perdu (leur identité, leur culture, leur langue) sous l’occupation japonaise ».   Il y découvre lui aussi la source de son être, « la possibilité même du chant et de la poésie et ce que nul oppresseur ne peut ravir : notre sensibilité intacte, notre humanité à nu, même sous la torture et les excoriations, ne peut enlever cette dernière peau invisible qui s’identifie avec la membrane intangible, mais ô combien réelle de l’univers » (p. 434).   

Il fait partie de « ceux qui, ayant tout perdu, comptent leurs doigts, un, deux, trois, quatre, cinq… comme on compterait des étoiles » (p. 435). Ce sont les tout derniers mots du roman.

Victor Piché, 23 février 2022

(version PDF de la chronique)


[i] Au moment de l’arrivée de l’auteur dans les années 1960, il devait se trouver bien seul. Selon le recensement de 2016, on comptait à peine 650 personnes d’origine coréenne au Québec. Des 8735 personnes d’origine coréenne recensées en 2016, seulement 7 % sont arrivées avant 1981 (voir Québec, Québec, ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, Portrait statistique : Population d’origine ethnique coréenne au Québec en 2016).