Return to Chroniques sur l’immigration à travers le roman

Chronique 4.2

Série 4 : Populations asiatiques

Les tiraillements de l’émigration :
entre la renaissance et le désir de rester chez soi

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Ying Chen, Les lettres chinoises (Nomades, 1993)


« Il m’arrive parfois,
dans la splendeur des crépuscules,
de contempler les volées d’oiseaux.
J’admire ces oiseaux qui voyagent
à travers l’espace et le temps,
construisant partout leurs nids
pour chanter leurs chansons. »
(p. 38)

On connaît bien peu de choses sur l’immigration chinoise récente. La plupart des écrits sur cette immigration traitent de la contribution des travailleurs chinois à la construction du chemin de fer transcanadien ainsi que de leur expulsion une fois les contrats terminés. À cette époque régnait également une politique d’immigration raciste, interdisant l’immigration de plusieurs groupes dont les Noirs et les Chinois[1]. Cette histoire fait également référence à la Loi de l’immigration chinoise de 1923, connue aussi comme la loi sur l’exclusion des populations chinoises. On connaît enfin l’expérience des Chinois de Montréal au cours des années 1877-1951 grâce au travail de Denise Helly, dans son livre Les Chinois de Montréal publié en 1987[2].

Le roman de Ying Chen ne concerne pas cette étape historique de l’immigration chinoise, mais se situe plutôt dans le contexte de l’immigration récente (l’autrice est arrivée au Québec en 1989). Cette immigration demeure très minoritaire sur le plan statistique. Selon le dernier recensement (2016), il y avait au Québec environ 120 000 personnes d’origine ethnique chinoise, dont près de 70 % faisant partie de la première génération (i.e. nées à l’extérieur du Canada). En outre, 80 % sont arrivés après 1982[3]. On parle donc d’une immigration très récente.

Le roman est construit autour de la correspondance entre Yuan, émigré à Montréal, et Sassa, son amoureuse restée à Shanghai. Un des éléments les plus novateurs de ce roman a trait au contexte de l’émigration de Yuan. Dans la plupart des romans abordés au cours des chroniques précédentes, les causes de l’émigration découlaient, pour la plupart, du contexte politique et socio-économique du pays de départ : dictature, non-respect des droits de la personne, pauvreté, etc.  Ici, rien de cela. On se demande en ce sens pour quelle raison le contexte politique chinois est absent du roman. Une explication possible serait le contexte économique de Shanghai, ville qui, à partir des années 1980, a particulièrement profité des politiques de réformes économiques lancées par Deng Xiaoping[4]. Cette situation favorable pourrait expliquer l’absence de motifs économiques à l’émigration de Yuan.

Alors, si la cause de l’émigration n’est ni politique, ni économique, qu’est-ce qui motiva Yuan à quitter Shanghai ? La réponse est à trouver dans le contexte oppressant de la famille et du voisinage, qui revient tout au long du roman : « Ma mère disait qu’un voisin est plus qu’un parent lointain, car il crée des petits ennuis qui remplaceraient de grands malheurs » (Yuan, p. 34).   La petite amie, Sassa, restée à Shanghai, soulève la même oppression : « Nous sommes trop protégés et surveillés par la famille, le milieu de travail et le gouvernement » (Sassa, p. 88). « Que j’avais envie de t’emmener ailleurs, loin de cette voisine, loin de cette maison sombre et pleine de pièges, loin de cette ville où les voisins faisaient peur ! » (Yuan, p. 96).

Le fil conducteur du roman semble tourner autour des tiraillements entre deux visions contrastées de l’émigration. Pour Yuan, l’émigration se vit comme une renaissance alors que Sassa ne voit pas l’intérêt d’émigrer. « Y a-t-il pour nous, les mortels, rien de plus intéressant que de renaître ? Je suggérais donc à tout le monde de s’expatrier » (Yuan, p. 16). « Mais je ne comprends toujours pas après quelle chance tu cours. Il me semble que tu as tes chances ici au pays » (Sassa, p. 13). Puis se défendant d’avoir peur d’être étrangère : « Je n’ai pas peur d’être étrangère. En un mot je n’ai pas peur de m’effacer aux yeux des autres ou des miens. Non, ce n’est pas cela qui m’effraie dans l’exil. Au contraire, je crains de devenir trop visible dans un autre pays » (Sassa, p. 37). Et Yuan de réponde qu’il préfère parler de migration plutôt que de l’exil, en utilisant l’analogie avec les oiseaux : « Il m’arrive parfois, dans la splendeur des crépuscules, de contempler les volées d’oiseaux. J’admire ces oiseaux qui voyagent à travers l’espace et le temps, construisant partout leurs nids pour chanter leurs chansons. Pour s’envoler, il faut qu’ils sachent se déposséder surtout de leur origine. (…)  Ils ne considèrent pas leurs nids comme leur propriété ni comme leur raison d’être. Voilà pourquoi ils ne connaissent pas la nostalgie… Au fond ils n’ont pas de pays, puisque leur cœur simple ne connaît pas les frontières » (Yuan, p. 38-39).

Malgré la vision positive de Yuan sur l’émigration, celle-ci demeure néanmoins difficile : « Mais je pense qu’en quittant une ville où l’on a vécu quelque temps, on sent une partie de sa vie se perdre d’un seul coup dans le nuage que l’avion traverse. Le vide en soi devient sans borne » (Yuan, p. 59). C’est ainsi qu’une fois parti, il ressent le besoin de reconnaître son appartenance à son pays : « C’est important d’avoir un pays quand on voyage (Yuan, p. 10).

Le roman de Ying Chen offre en parallèle une vision de l’immigration contrastant fortement celle de Yuan. Il s’agit de l’expérience de Da Li, une amie de Sassa installée à Montréal. Celle-ci est arrivée « sans papier » : « J’arrive à payer mon épicerie en travaillant quelques heures dans un restaurant chinois. Sans permis de travail, je gagne trois dollars de l’heure »(Da Li, p. 23).   Sa perception de son nouveau lieu d’immigration est loin d’être positive : « L’Amérique du Nord est un champ de bataille pour les jeunes et les forts, et une immense tombe pour les vieux et les malades » (Da Li, p. 40). Il en va de même pour le Québec : « Sur leurs ruines, des milliers et des milliers d’enfants sans parents, de parents sans enfants, de maris sans femme, de femme sans mari, d’individus seuls avec chien ou chat » (Da Li, p. 117).

Par la bouche de Da Li, Ying Chen nous offre une réflexion intéressante sur l’idée de racines : « Or, je n’aime pas les racines. Je les trouve les une comme les autres, laides, têtues, à l’origine des préjugés, coupables de conflits douloureux, destructeurs et vains » (Da Li, p. 65). Sassa lui répond : « Les plantes sans racines ne vivent pas, ma chère. (…) Au fond, je me sens aussi déracinée que toi, même si je reste encore sur cette terre où je suis née. J’ai toujours l’impression d’être en train de m’adapter à une société où je ne sais pas exactement si je suis ‘minoritaire’ ou ‘majoritaire’ »(Sassa, p. 66).

La perception de l’émigration que l’on retient finalement demeure celle de Yuan, en quête tel un oiseau d’un monde sans frontières : « Mais je savais que, en suivant la rue Si-Nan[5], je n’arriverais jamais à la rue Saint-Denis. Je continuais néanmoins, espérant marcher jusqu’à l’extrémité du temps et de l’espace, là où les frontières s’effaceraient, où le monde deviendrait un seul grand village comme on le prétendait, où les amoureux ne se sépareraient plus à cause des passeports » (Yuan, p. 106).

Victor Piché, 9 février 2022


[1] Voir Victor Piché, « Un siècle d’immigration au Québec : de la peur à l’ouverture », dans Piché et Le Bourdais, C. La démographie québécoise. Enjeux du XXIe siècle, Les Presses de l’Université de Montréal, 2003, pp. 225-263.
[2] Denise Helly dans son livre Les Chinois de Montréal, IQRC, 1987
[3]  Source : Québec, Ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, Portrait statistique. Population d’origine ethnique chinoise au Québec, 2019.
[4] Voir Marie-Claire Bergère, Shanghai, China’s Gateway to Modernity, Stanford University Press, 2020).
[5] Une rue de Shanghai où vivait Yuan.