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Chronique 4.1

Série 4 : Populations asiatiques

Du traumatisme de réfugiée
à la grâce de la feuille d’érable

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Kim Thúy, Ru (Libre Expression, 2009)


« La vie est un combat où la tristesse entraîne la défaite. »
(p. 22)

« Quand nous réussissons à flotter en l’air,
à nous extirper de nos racines —
non seulement en traversant un océan et deux continents,
mais en nous éloignant de notre état de réfugiés apatrides,
– de ce vide identitaire —
nous pouvons aussi nous moquer du sort improbable
de mon bracelet en acrylique de prothèse dentaire
dans lequel mes parents avaient caché tous leurs diamants
en guise de trousse de survie. »
(p. 142).

Ru, le premier roman de Kim Thúy, débute pendant la fin de la guerre du Vietnam. Ce dernier nous donne l’occasion de revisiter l’émigration forcée des « boat people »[1], dont une partie importante trouva refuge au Québec vers le début des années 1980. Il faudra attendre son dernier roman, Em (Libre Expression, 2020), pour retourner plus avant dans l’histoire du Vietnam. Ainsi, même si c’est de Ru dont je veux parler ici, une parenthèse sur Em me parait incontournable pour bien comprendre l’immigration vietnamienne au Québec[2].

Dans Em, Thúy dira : « Les Américains parlent de “guerre du Vietnam”, les Vietnamiens de “guerre américaine” » (p.47). À travers la course au caoutchouc, elle y décrit l’exploitation économique du Vietnam mise en place par la colonisation française. L’évocation des atrocités du massacre de My Lai donne des frissons : « Personne ne s’attendait à ce qu’ils mettent le feu aux huttes en tirant avec la même allégresse sur les poules et les humains. La veille, Tâm s’est couchée enfant ; le lendemain, elle se réveille sans famille. (…)  En quatre heures, ses longues tresses de gamine se sont défaites devant des crânes scalpés » (Em, p.41). En ces temps de guerre, la prostitution forcée fait rage elle aussi. À propos de celle-ci à Saigon, elle dit : « Au fur et à mesure, le concept de R&R, abréviation de “rest and recreation”, s’est précisé pour devenir “rape and run” ou “rape and ruin” » (Em, p. 60). Enfin, elle fait référence à un document présentant les raisons du gouvernement Nixon en faveur d’une poursuite de la guerre :

  • 10 % pour soutenir la démocratie ;
  • 10 % pour prêter main-forte au Vietnam du Sud ;
  • 80 % pour éviter l’humiliation (Em, p. 128).

Revenons à Ru. 

Kim Thúy est née durant la guerre du Vietnam : « J’ai vu le jour à Saigon, là où les débris des pétards éclatés en mille miettes coloraient le sol de rouge comme des pétales de cerisier, ou comme le sang des deux millions de soldats déployés, éparpillés dans les villes et villages d’un Vietnam déchiré en deux » (p. 11).

Avec l’arrivée des communistes, en1975, sa famille perdit tout. Plusieurs parents connurent dans ce contexte « les camps de rééducation ». Dans le bateau de la fuite, elle « rencontr[a] des parents dont le regard s’était éteint, certains sous le poids du corps d’un pirate, d’autres pendant les trop nombreuses années de rééducation communiste dans les camps, non pas les camps de la guerre pendant la guerre, mais ceux de la paix, après la guerre » (p. 21). Son expérience de la fuite en mer oscille entre paradis et enfer : « Le paradis et l’enfer s’étaient enlacés dans le ventre de notre bateau. Le paradis promettait un tournant dans notre vie, un nouvel avenir, une nouvelle histoire. L’enfer, lui, étalait nos peurs : peur des pirates, peur de mourir de faim, peur de s’intoxiquer avec les biscottes imbibées d’huile à moteur, peur de manquer d’eau, peur de ne plus pouvoir se remettre debout, peur de devoir uriner dans ce pot rouge qui passait d’une main à l’autre, peur que cette tête d’enfant galeuse ne soit contagieuse, peur de ne plus jamais fouler la terre ferme, peur de ne plus voir le visage de ses parents assis quelque part dans la pénombre au milieu de ces deux cents personnes » (p. 13-14).

Après la mer, la famille se retrouve dans un camp de réfugiés en Malaisie : « Nous avons fait partie de ceux qui ont eu la chance de se laisser choir sur la terre ferme. Alors, nous nous sentions bénis d’être parmi les deux mille réfugiés de ce camp qui n’en devait desservir que deux cents » (p. 24).

Avec l’arrivée au Québec, commence pour elle le processus qu’elle appelle la « transplantation » (p. 19). Comme pour plusieurs autres groupes d’immigrants et d’immigrantes, ses parents vivent une période de forte mobilité descendante, une période de sacrifice pour les enfants : « Pour nous, ils ne voyaient pas les tableaux noirs qu’ils essuyaient, les toilettes d’école qu’ils frottaient… Ils voyaient seulement notre avenir » (p. 21). (…) « Plus encore, ils nous ont offert des pieds pour marcher jusqu’à nos rêves, jusqu’à l’infini » (p. 50).

La ville de Granby est au cœur des premiers moments de l’arrivée de la famille Thúy au Québec : « La ville de Granby a été le ventre chaud qui nous a couvés durant notre première année au Canada » (p. 31). « Pendant toute une année, Granby a représenté le paradis terrestre. Je ne pouvais imaginer une meilleure place dans le monde, même si nous y étions mangés par les mouches autant que dans notre camp de réfugiés » (p. 35). Enfin, malgré une intégration facilitée par une famille d’accueil, on lui fit sentir à plusieurs occasions qu’elle était étrangère : « À la même époque, mon patron a découpé dans un journal montréalais un article qui réitérait que la “nation québécoise” était caucasienne, que mes yeux bridés me classaient automatiquement dans une catégorie à part même si le Québec m’avait donné mon rêve américain, même s’il m’avait bercée pendant trente ans » (p. 88).

Le fin mot de l’histoire de Kim Thúy demeure à l’enseigne d’une intégration — une transplantation dira-t-elle — fort positive, devenant, entre autres, une pièce maîtresse de la culture québécoise. Sans minimiser le combat que représenta pour elle son processus de transplantation, elle choisit le contraire de la tristesse : « La vie est un combat où la tristesse entraîne la défaite » (p. 22). Ses derniers mots captent bien l’horizon de recherche de renouveau, de beauté et d’amour qui est le sien : « … un horizon en cache toujours un autre et qu’il en est ainsi jusqu’à l’infini, jusqu’à l’indicible beauté du renouveau, jusqu’à l’impalpable ravissement. Quant à moi, il en est ainsi jusqu’à la possibilité de ce livre… ». Pour elle, « le rouge profond d’une feuille d’érable à l’automne n’est plus une couleur, mais une grâce ; où un pays n’est plus un lieu, mais une berceuse. Et aussi, où une main tendue n’est plus un geste, mais un moment d’amour, prolongé jusqu’au sommeil, jusqu’au réveil, jusqu’au quotidien » (pp. 144-145).

Victor Piché, 24 janvier 2022


[1] On connaissait le cas des Haïtiens et Haïtiennes, les premiers « boat people » de la période contemporaine fuyant le régime Duvalier vers la Floride au début des années 1970 : voir Jean-Claude Icart, Négriers d’eux-mêmes (CIDIHCA, 1987).
[2] Pour en savoir plus sur l’immigration vietnamienne au Québec, voir : Caroline Méthot, Du Viêt-nam au Québec. La valse des identités (IQRC, 1995) et Louis-Jacques Dorais, « Les Vietnamiens, les Cambodgiens et les Laotiens au Québec », dans Histoires d’immigrations au Québec (sous la direction de Guy Berthiaume, Claude Corbo et Sophie Montreuil, PUQ, 2014, p. 181-196).