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Chronique 3.4

Série 3 : Les populations latino-américaines

Les guerres de gangs

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Mauricio Segura, Côte-des-Nègres (Boréal, 1998)

« Quelques individus depuis plusieurs mois
tentent de nous diviser en ghettos…
Nous ne nous laisserons pas faire…
L’important mes amis, c’est qu’il n’y pas d’Italiens…
pas d’Haïtiens… Pas de Latinos… Pas de Juifs… pas d’Asiatiques…
ni même de Québécois, vous m’entendez ?…
il n’y a que des élèves ici, des persévérants,
qui ont soif de connaître !
Au fin fond, nous sommes tous des frères ! »

Discours du directeur de la polyvalente (p. 19)


Le 4 septembre dernier, un article du journal La Presse titrait « Gangs de rue : le nouveau Far West »[i]. Une réalité « nouvelle » un peu datée, semble-t-il, puisque déjà en 1998, Mauricio Segura y consacrait un roman. Ce dernier, axé sur les conflits entre deux gangs de jeunes étudiants d’une polyvalente du quartier Côte-des-Neiges, les Latinos Power et les Bad Boys (groupe haïtien), a pour titre « Côte-des-Nègres ». Lors de la parution du roman à l’époque, le titre ne suscita aucun débat ; comme si la réalité suggérée par ce dernier allait de soi. J’exposerai en ce sens en conclusion comment un tel, titre trompeur et offensant, participa à la propagation du mythe autour de la composition ethnique du quartier, et plus particulièrement celui de la prépondérance des jeunes Noirs dans Côte-des-Neiges.

Comme l’exprime l’exergue ci-dessus, le directeur de la polyvalente s’insurge d’entrée de jeu contre la violence présente dans son école : « Depuis quelques mois, vous le savez, il y a eu des actes de violence dans notre établissement. (…) Je vous l’ai déjà dit, ces actes ne seront jamais tolérés ici » (p. 13). Malheureusement, ces propos n’auront que peu d’impact ; plusieurs élèves se moquant de ce discours et le reste du roman attestant de l’irréalisme de ce dernier.

La violence est présente presque à chaque page du roman. Elle s’exprime d’abord verbalement, par des commentaires racistes :

– « Qu’est-ce que je te disais ? C’est des voleurs-nés, ces Latinos ! » (p. 21).

– « Barre de chocolat ! » (p. 23).

– « Ils ont un de ces appétits sexuels, ces Haïtiens ! Ouf ! Ils sont pires que nous, compadre ! » (p. 71).

Le sexisme et l’homophobie sont également à l’œuvre :

– « Même qu’une fois, si je me souviens bien, il m’a dit que les bijoux c’était juste bon pour les bonnes femmes et les fifs » (p. 75).

– « Elle a compris que si on court aussi vite que les gars, si on boit autant de bières qu’eux et si on se promène comme eux avec un canif, ils ne te fixent plus les seins quand ils te parlent, mais les yeux » (p. 77).

Cependant, la violence n’est pas que verbale, elle frappe également physiquement : « Au premier coup de poing, il a la sensation qu’un liquide chaud dégouline sur ses lèvres. La douleur est si intense qu’elle lui donne le vertige. Mais après le deuxième coup, il ne sent plus rien, c’est comme si on tapait sur le visage de quelqu’un d’autre » (p. 41).

L’attention est actuellement largement tournée vers les quartiers du nord de Montréal, mais les perceptions négatives de ces quartiers étaient déjà très présentes dans les années 90 :

« … J’ai habité à Saint-Léonard pendant trois mois. Mais ma mère trouvait qu’il n’y avait pas assez d’Haïtiens ».— C’est un quartier d’Italiens, ça, a fait remarquer Akira. Mon cousin dit que là-bas si t’es pas Italien, ça prend pas de temps que tu te retrouves avec la mafia au cul. Ils pensent que le quartier leur appartient » (p. 44).

En filigrane de l’histoire de la guerre des gangs, se trouve un thème central aux romans portant sur l’immigration, soit celui des conflits intergénérationnels. D’une part mère-fils : « … de toute façon, y’a rien à faire avec elle ! » (p. 55) et, de l’autre, père-fils : « Tu t’habilles comme un rapper, tu cours au McDonald chaque fois que je te donne de l’argent. Tu parles de moins en moins le créole. Et surtout, qu’est-ce que tu connais d’Haïti ? Pas grand chose… ». Et le fils de répondre : « Peut-être si on me compare à toi… Mais à la polyvalente, j’te le jure, je suis le plus haïtien des Haïtiens » (p. 114).

Il va sans dire que les rapports avec les policiers sont conflictuels et parfois très violents. Un policier sera poignardé et en mourra. Un jeune Noir sera tué par un policier. On assiste également à une scène dont les médias actuels rapportent trop souvent les échos : lors d’une opération, un policier enfonce sa rotule dans le ventre d’un jeune Noir. Celui-ci s’exclame : « … j’arrive plus à respirer ! ». Et le policier de répliquer : « T’arrêtes pas de bouger ou j’te casse le bras ! » (p. 275).

Côte-des-Nègres, un titre trompeur

Ce livre est paru en 1998, avant les débats sur le mot commençant en N… Une petite recherche visant à savoir si des critiques avaient à l’époque été formulées vis-à-vis du titre n’a porté aucun fruit. Le livre fut plutôt bien accueilli[ii]. Pourtant, son titre donne une fausse idée du quartier des années 1990. Sans grande surprise, il donne l’impression que le quartier Côte-des-Neiges était un ghetto noir, ce que les recherches permettent d’infirmer.

Dans le cadre de travaux effectués par le Groupe de recherche ethnicité et société de l’Université de Montréal, j’ai publié, en m’appuyant sur le recensement de 1991[iii], un texte sur la composition ethnique du quartier Côte-des-Neige ; un portrait correspondant aux années du roman de Mauricio Segura. Or, notre étude montre qu’à cette période, il y avait plus d’hispanophones que de créolophones dans le quartier. De plus, l’immigration noire dans le quartier NDG-CDN était d’environ 4 %. En réalité, il s’agit d’un quartier très diversifié où l’on retrouve des compositions ethniques fort contrastées selon les secteurs. Par exemple, le pourcentage d’origines ethniques « autres que français » va de 50 % dans le secteur Edouard-Montpetit, à 89 % dans celui de la Savane[iv].   À partir du portrait statistique révélé par notre étude, nous avons conclu que :

« L’image de Côte-des-Neiges comme un quartier d’immigrants défavorisés viendrait donc en fait du secteur de la Savane qui est le seul à vraiment y correspondre totalement. Néanmoins, cette situation ne justifie pas l’image négative véhiculée par les médias, car, selon B. Blanc et M. Auclair[v], on peut parler de cohabitation interethnique réussie dans cette partie du quartier Côte-des-Neiges »[vi].

Petite note sur l’immigration chilienne :

Le livre ne porte pas sur l’immigration chilienne en tant que telle même si l’auteur admet que la trame du roman est basée sur sa propre expérience de vie dans le quartier Côte-des-Neiges. L’émigration de la famille Segura se situe dans le contexte du coup d’État de 1973 qui allait instaurer la dictature au Chili jusqu’en 1990. Ses parents ont fui le régime militaire et la répression. Il est important de noter que le gouvernement fédéral de Pierre-Elliot Trudeau a reconnu le nouveau régime militaire qui, selon lui, mettait fin à un régime considéré comme un repaire de terroristes marxistes, nourrissant la peur de les voir venir appuyer les organisations de gauche au Québec (José Del Pozo, p. 45*). Plusieurs groupes québécois ont dénoncé la dictature chilienne et exercé des pressions pour ouvrir les portes aux réfugiés chiliens. Mentionnons enfin que le volume de l’immigration chilienne de cette période était peu élevé : environ 4000 entre 1979 et 1989.

*Pour comprendre l’immigration chilienne, on peut consulter l’excellent livre de José Del Pozo, Les Chiliens au Québec (Boréal, 2009).

Victor Piché, 11 janvier 2022


[i] Article signé par Mayssa Ferah, Caroline Touzin et Louis-Samuel Perron.
[ii] Voir par exemple l’article de Mathieu-Robert Sauvé, « L’autre Côte-des-Neiges. Côte-des-Nègres, un roman-mémoire dans lequel s’affrontent les gangs de rues du Montréal cosmopolite », Journal Forum (Université de Montréal, 2 novembre 1998).
[iii] Victor Piché et Liane Bélanger, « Le quartier Côte-des-Neiges : fiction statistique ou milieu d’insertion pour les groupes d’immigrants ? » dans Le quartier Côte-des-Neiges à Montréal : les interfaces de la pluriethnicité (sous la direction de D.Meintel, V. Piché, D. Juteau et S. Fortin, L’Harmattan, 1997, pp. 77-101).
[iv] Piché et Bélanger, p. 89.
[v] Blanc, B. et Auclair, M. (1995), « Côte-des-Neiges (Nord) : quartier de transition et d’enracinement, une vocation multiethnique bien assumée et en croissance », dans A. Germain et coll., Cohabitation interethnique et vie de quartier à Montréal, INRS-Urbanisation, p. 141-167.
[vi] Piché et Bélanger, p. 100.