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Chronique 3.3

Série 3 : Les populations latino-américaines

« On a besoin de vous, mais ne restez pas trop longtemps » : les travailleurs temporaires, la face cachée de l’histoire de l’immigration

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Source : Héliotrophe

Marie-Ève Sévigny, Sans terre (Héliotrope, 2016)

« Voilà toute la chance frelatée dont disposent
les gens du Sud : avoir le privilège
de se casser le dos dans des champs que
plus personne ici n’accepte de cultiver,
pour un salaire minimum qui leur semble une fortune
en regard de leur pauvreté originelle. » (p. 27)

« Serrer les dents, voilà tout ce qu’on leur demandait,
se la fermer quand le nombre d’heures hebdomadaires
dépassait celui qui était inscrit au contrat initial…
De toute façon, parmi ses camarades, rares étaient ceux
qui avaient pris le temps de lire les documents gouvernementaux… » (p. 158)

Le rôle clé joué par les travailleurs et travailleuses temporaires au Canada et au Québec n’est pas encore retracé dans l’histoire officielle de l’immigration. Déjà en 1985, je soulignais que la migration des travailleurs temporaires au Québec était tout aussi importante que l’immigration économique permanente[i]. Parmi les rares œuvres portant sur ce thème, désormais bien documenté entre autres par les travaux de Danièle Bélanger[ii], se trouve le roman de Marie-Ève Sévigny, Sans terre ; un roman qui traite d’immigration temporaire à travers l’histoire de travailleurs agricoles employés à l’Île d’Orléans. Ce roman mérite notre attention en ce qu’il nous fait découvrir une réalité bien présente dans la société québécoise, mais rarement débattue dans l’arène politique. Ce récit nous permet de rentrer dans l’univers méconnu des travailleurs temporaires agricoles au Québec.

Le titre du livre, Sans terre, fait allusion au mécanisme d’appropriation des terres agricoles paysannes afin de faire de la place aux grandes compagnies agricoles pour lesquelles ils « suent comme des serfs »[iii]. « Mon pays est un des plus beaux, des plus riches du monde, rappelle Edouardo en rallumant son joint. Mais ça fait des siècles que les paysans sont dépouillés par les grandes compagnies agricoles… Ce n’est pas le Mexique qui crève dans la misère. Ce sont les Mexicains » (p. 115) ».

Comme il s’agit d’un roman policier, je me garderai de vendre la mèche de l’intrigue, cette dernière tournant autour du meurtre d’un travailleur temporaire guatémaltèque, Carlos Linares, qui est également l’amant de Gabrielle, le personnage principal du récit. Je me propose, en revanche, d’exposer, telles que racontées dans le roman, les conditions de vie des travailleurs temporaires en emploi dans les fermes de l’Île d’Orléans.

Je mentionne au passage que le roman traite en parallèle de la question de l’environnement. Gabrielle est une militante écologiste conspuée par certains politiciens : « Depuis peu, les fichiers judiciaires désignent les empêcheurs de tourner en rond de son espèce par une formule précise : “terroristes écologistes” » (p. 17). Le dossier est fort bien développé, mais ce n’est pas cette facette du personnage que je retiendrai ici ; son travail comme accompagnatrice des travailleurs à la ferme de sa cousine m’intéressant davantage dans le cadre de cette chronique. Il s’agit de l’une des fermes les plus vastes de l’Île : « Des fraises de la Saint-Jean au traditionnel temps des pommes, asperges, patates, poireaux, maïs, brocolis et tomates quittent l’île à pleins camions, assez pour fournir les grandes surfaces plusieurs mois durant » (p. 53).

Ses observations sur la cinquantaine de paysans saisonniers présents sur l’île sont dures et accablantes : « Voilà toute la chance frelatée dont disposent les gens du Sud : avoir le privilège de se casser le dos dans des champs que plus personne ici n’accepte de cultiver, pour un salaire minimum qui leur semble une fortune en regard de leur pauvreté originelle » (p. 27).  Malheureusement, à quelques exceptions près (recherches de terrain, groupes de défense), il existe très peu d’écoute et de tribune pour ces travailleurs. Comme elle le constate : « Mais après quatre mois à côtoyer “ses hommes”, à les mener chez le médecin ou à la pharmacie, au gré des multiples blessures que le dur travail de la terre leur inflige, à force de fumer un joint avec eux le soir, de prêter l’oreille à leurs paroles creuses, où leur du pays sourd même des paroles les plus anodines, Gabrielle ne peut plus rester complice de ce qu’elle considère comme de l’exploitation pure et simple » (p. 28). 

La précarité de ces travailleurs sur le marché du travail les empêche de parler : « … les travailleurs saisonniers cueillent leurs fraises en silence, sans égard à la pluie qui recommence à tomber (…) Mais personne ne songe à se plaindre ; il faut continuer, jour après jour, à se plier au-dessus des plants pour envoyer l’argent à ces épouses, ces fils et ces filles dont il faut se souvenir juste assez pour tenir le coup » (p. 54)[iv].

Marie-Ève Sévigny aborde la question politiquement délicate de la syndicalisation : « Pas facile d’enrôler des hommes épuisés après une dure journée de labeur, de les pousser à faire valoir leurs droits sur une ferme où ils espèrent revenir travailler l’année suivante… » (p. 56). « Nous, tout ce que l’on veut, c’est bien faire notre travail et revenir l’an prochain ! » (p. 114). À cela les employeurs répondent : « Ce n’est pas comme si vous étiez mes esclaves ! Je vous paie une fortune, en comparaison à de ce que vous gagnez chez vous ! Si je vous traitais si mal, pourquoi chercheriez-vous à revenir, hein ? » (p. 152).

Lorsqu’on lit un roman traitant d’une question sociale et politique, on peut légitimement se questionner sur la part de la fiction et se demander si les conditions de travail sont aussi pénibles dans la réalité. À la page 96, l’autrice fait référence à un ancien rapport du Centre de santé de la Vieille Capitale « déjà inquiet de la condition physique des travailleurs saisonniers, qui arrivaient chez nous en pleine forme, pour retourner chez eux en piteux état à la fin de l’été » (p. 96). J’ai consulté ce rapport qui date de mai 2009[v] et il confirme bien ce que raconte Marie-Ève Sévigny dans son roman. À cet égard, je vous invite à consulter l’histoire de Pedro, un travailleur agricole mexicain dont la vie a basculé à la suite d’un accident de la route survenu cet été, et dont le futur demeure incertain en raison de son statut précaire et temporaire au Canada.[vi]

Je me permets de citer un des derniers paragraphes du livre qui transcrit les réflexions émouvantes d’Edouardo dans l’avion de retour :

Revenir l’an prochain.
Combien de travailleurs se sont échinés comme eux à longueur de journée, silencieux, déterminés, poussés par cette fatalité ?
Céder son passeport dès l’arrivée sur la ferme, faire mine de croire Marie-Louise lorsqu’elle prétexte des motifs de sécurité.
Se taire.
Ne pas protester quand les heures travaillées dépassent celles qui avaient été prévues au contrat de travail.
Baisser les yeux devant l’autorité arbitraire.
Cacher ses blessures, celles de l’âme comme celles du corps, accroupi par terre.
« Regressar al año proximo ».
Plaire au patron à tout prix.
L’imiter dans son réflexe, qui le porte à confondre la barrière de la langue et le manque d’intelligence.
Rire aux blagues,
ignorer les injures,
oublier les pénalités illégales sur leur paie lors des bris de machinerie.
Laisser sa dignité au vestiaire pour cinq ou six mois, au profit d’un salaire de misère.
Jusqu’à ce que les garçons soient assez vieux pour suivre les traces de leurs pères. (…)  Survivre.
Tout juste ».
(p. 255)

Victor Piché, 8 novembre 2021


[i] Voir mon article « La migration internationale temporaire : son fonctionnement et ses implications pour le Québec », Revue internationale d’action communautaire, vol14, no 54, 1985, p. 15-22.
[ii] Danièle Bélanger et Guillermo Candiz, « Fraises douces amères : territoire et précarité chez les travailleurs agricoles migrants de la région de Québec », Cahiers de géographie de Québec, vol 59, no 166, 2015.
[iii] Voir le livre accablant de Stephen Schlesinger et Stephen Kinzer, Bitter Fruit. The Story of the American Coup in Guatemala (Harvard University Press, 2005).
[iv] La précarité sur le marché du travail affecte aussi les travailleurs temporaires qualifiés : voir Danièle Bélanger, Myriam Ouellet et Charles Fleury, « Les travailleurs temporaires étrangers au Québec. Quels avantages pour les travailleurs qualifiés ? », Diversité urbaine, vol 19, 2019, p. 49-69.
[v] Portrait des besoins de santé, de l’accessibilité́ et des trajectoires d’utilisation des services de santé, Rapport de recherche-évaluation : les travailleurs agricoles migrants mexicains et guatémaltèques de l’Île d’Orléans, Centre de santé et services sociaux de la Vieille-Capitale (mai 2009) : http://s3.amazonaws.com/migrants_heroku_production/datas/1480/Amar__M._et_als__Mai_2009__80_p._original.pdf?1394117783.
[vi] https://www.gofundme.com/f/aidons-pablo-se-remettre-de-son-accident?utm_campaign=p_lico+share-sheet&utm_medium=copy_link&utm_source=customer