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Chronique 3.2

Série 3 : Les populations latino-américaines

Le roman de la solitude : l’exil intérieur

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Sergio Kokis, Le pavillon des miroirs (Éditions XYZ, 1994, édition du Club Québec Loisirs Inc.)


« L’étranger porte un masque d’apparence anodine
pour être accepté, pour qu’on le laisse en paix.
Il n’est pas sûr des autres
ni prêt à abandonner sa nature profonde.
Il joue un jeu pour s’intégrer. » (p. 48)

« C’est un dur métier l’exil. » (p. 51)

« … alors je dessine et je peins pour ne pas me noyer. » (p. 365).

Opposant de la dictature sévissant au Brésil dans les années 1960, Sergio Kokis arriva à Montréal en 1969, alors âgé de 25 ans. Au moment de son arrivée, l’immigration brésilienne était statistiquement marginale, le Québec ne comptant qu’environ 2000 immigrants en provenance du Brésil vers la fin des années 1960. Dans son roman Le pavillon des miroirs, publié en 1994, Serio Kokis pose un regard désarmant sur le pays de son enfance ; sur la difficulté de l’exil ainsi que sur le rôle que joua la peinture pour chasser de sa tête les images de viols, de ghettos et de pauvreté le hantant quotidiennement.

Tout se passe dans un va-et-vient continuel entre « là-bas » (Rio) et « ici » (Montréal).

« Là-bas » (Brésil, Rio)

La vie dans le Brésil de son enfance (années 1950) n’était pas facile : un coût de la vie élevé — une forte inflation (jusqu’à 20 %) — accompagné de plusieurs mouvements de grèves. Le coup d’État de 1964 mit un terme à la démocratie et instaura un régime militaire qui dura jusqu’en 1984. C’est dans ce contexte de répressions violentes que Sergio Kokis décidera de quitter sa terre natale.

Son roman nous décrit un Brésil divisé par de fortes inégalités socio-économiques. La pauvreté est omniprésente autour de lui : « Comme les mouches, une légion d’enfants misérables rôde partout pour offrir aux dames de porter leurs colis » (p. 67). Le sort misérable de ces jeunes semble scellé d’avance : « Des gens qui aboutiront aux marchés à esclaves des grandes villes du Sud, rouges et poussiéreux comme des statues, pour y chercher du travail et pour caser leurs fillettes » (p. 258). Il décrit en particulier le nord du Brésil telle l’essence du sous-développement (p. 270). Il fait également allusion à la spoliation foncière qui crée partout une classe de paysans sans terre (p. 263). Parlant des barrages, il note : « De l’énergie pour les villes de la côte, qui ne profite aucunement aux habitants de la misère. Pesqueira [i], siège d’une grande usine d’aliments en conserve, bizarrement installée juste à côté de la famine » (p. 291).

La prostitution fait également partie du décor de son enfance. Il découvrira d’abord qu’il habite lui-même un bordel dirigé par sa mère. De plus, partout où il va s’observe l’exploitation sexuelle des petites filles : « Des enfants sans jouets et sans sourires, qui ne se sont jamais émerveillées. Prises et larguées au bon plaisir des chauffeurs avant même d’être pubères » (p. 261). Les bordels sont nombreux et connus : « Il paraît que la place est connue de tous les chauffeurs qui en profitent, à l’occasion, pour doubler leurs revenus en alimentant les bordels de Salvador. Les pauvres ? Ils n’ont aucun droit » (p. 272).

Un autre thème récurrent est celui du racisme envers les populations noires. Dû à son apparence physique (peau et yeux foncés), on l’appelle le Noir : « C’est que je sais très bien que je ne suis pas noir. En tout cas, pas comme les Noires de la cuisine. C’est le même mot, mais ça ne veut pas dire la même chose dans ma tête. Quand mon père m’appelle “le Noir”, ça n’a rien à voir avec ce qu’il veut dire lorsqu’il affirme que les Noirs sont comme des bêtes. Ma mère par contre dit “nègre” au lieu de “Noir” si elle veut parler des Noirs » (p. 39).

Son diagnostic sur son pays d’origine est implacable : « Ils chantent alors les yeux bandés, les gens d’ici, comme les oiseaux aveugles. Parce que, s’ils les ouvraient, je crois qu’il y aurait quand même des petites choses à voir dans leur pays si propre, des petits trucs les concernant. Quelque chose en forme de viols et de ghettos, de gens parqués, de mariages sinistres par milliers, de nègres qui voguent, de déchéances intraveineuses, de fillettes vendues, de suicides en chêne et même un petit grain de famine » (p. 366).

On y comprend qu’il n’aime pas ce passé, comme il l’exprime clairement dans les toutes dernières pages du livre : « … c’est un mauvais passé qu’il cherche à repasser. C’est d’ailleurs à cause du passé qu’il n’est plus là-bas, mais ici, déplacé (…) Cette nostalgie d’un passé qu’on n’ose pas affronter amène l’étranger à l’embellir, à le refaire dans sa tête » (p. 357).

« Ici » (Montréal)

L’ICI du roman de Sergio Kokis est essentiellement intérieur. Il n’y a pas de références spécifiques à Montréal, mais on devine, lorsqu’il parle d’ici, qu’il s’agit bien de Montréal, notamment à travers les allusions nombreuses au froid et à la neige : « La chaleur moite d’autrefois n’existe plus que dans ma mémoire. Ici les fleurs de givre couvrent les vitres d’une dentelle épaisse, grise, qu’il faut gratter avec insistance et qui s’embue aussitôt. Le froid intense des longs janviers » (p. 21).

C’est par la peinture qu’il reconstruit son univers intérieur, peinture à la fois comme mode de représentation de son enfance brésilienne et comme mode de survie « ici », comme étranger et exilé. C’est le thème de la solitude de ces deux figures qui habite l’auteur de la première à la dernière page : « Il n’y a personne pour m’écrire » (p. 22). Tout se passe dans la tête du « peintre » : l’exil se vit par la peinture des souvenirs de son enfance à Rio : « Dans cette existence d’exilé qui est la mienne, seules certaines images mentales insolites gardent les couleurs et le mouvement qu’elles avaient au moment où elles se sont imprimées dans mon esprit. Comme des traumatismes » (p. 23). Plus loin : « Ce fut cette impression de déracinement qui m’a poussé à ce travail inutile d’accumulation d’images peintes » (p. 206).

J’ai déjà mentionné ailleurs trois formes d’intégration : l’écriture, l’humour et les conseils. L’œuvre de Sergio Kokis permet d’en rajouter une quatrième : la peinture : « Je baisse les stores pour ne pas être dérangé. Mon travail est clandestin. Sous la lumière crue des réflecteurs, je peux alors me consacrer à mon vice. C’est ainsi que j’ai réussi à les dompter, ces images, qui sont si rébarbatives devant les artifices de la raison. Je les peins » (p. 23).

À la lecture du roman de Sergio Kokis, on ne peut qu’être sensibilisé aux difficultés des premiers moments de l’immigration, mais aussi au long processus d’apprivoisement du nouveau lieu : « Cela n’a pas été facile au début. Surtout que je suis arrivé en pensant que c’était provisoire, pour faire un peu d’argent et repartir. C’est ce que je me disais. Ici, à l’étranger. (…)  Peu à peu cependant, un processus insolite s’est mis en marche, discret et extrêmement efficace : accepter d’être étranger, exilé » (p. 47).

Un des thèmes omniprésents dans l’expérience de l’intégration est l’idée de la nécessité pour l’étranger de s’effacer, « ne pas sortir du lot » : « L’étranger porte un masque d’apparence anodine pour être accepté, pour qu’on le laisse en paix. Il n’est pas sûr des autres ni prêt à abandonner sa nature profonde. Il joue un jeu pour s’intégrer » (p. 48). C’est comme si l’immigrant ou l’immigrante cherchait à devenir invisible. Cependant, une seconde facette de cette invisibilité est reprochée aux non-immigrants faisant face à la situation immigrante ; une facette contradictoire dans le pays des minorités visibles « officielles » : « Toujours sans avoir l’air de le remarquer, ils lui font une place. Il veut parler de lui, mais ça n’intéresse personne. Ils ne lui font pas une place à lui, personnellement ; non, ils le laissent seulement combler un poste vide » (p. 355) [ii].

Finalement, comme il le dira à la toute fin : « Il m’a fallu trouver un truc pour continuer mon voyage, comme le font les exilés. Une sorte de compromis entre le passé et le présent, quitte à lâcher le futur » (p. 364).

Victor Piché, 1er novembre 2021


[i] Pesqueira est une ville brésilienne de l’État du Pernambouc.
[ii] La notion d’invisibilité a été particulièrement développée par l’auteur afro-américain Ralph Ellison dans son roman classique The Invisible Man (1947) : « I am Invisible, understand, simply because people refuse to see me » (Prologue, p. 3).