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Chronique 3.1

Série 3 : Les populations latino-américaines

L’amertume de la différence

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Caroline Dawson, Là où je me terre (Éditions du Remue-ménage, 2021)


« Entre chacun des soubresauts de mon petit corps
dans la cafétéria de l’école primaire,
je goûtais à l’amertume de la différence ». (p. 68)

« La colère part de là.
L’image de ma mère, à genoux,
tête baissée à laver les bécosses,
qui reçoit les ordres, même formulés poliment, d’un enfant ;
je me rangerai toujours du côté des humiliés.
C’est là où je me terre. » (p. 140)

Le roman de Caroline Dawson Là où je me terre (Éditions Remue-ménage, 2001), d’une force inouïe, permet d’entrer dans l’univers d’une enfant forcée de suivre ses parents et être témoin de leur vie dévaluée et humiliante. Quatre thèmes rarement abordés dans l’histoire de l’immigration parcourent l’itinéraire d’intégration de l’auteure : le traumatisme du départ, le fait d’être témoin de la descente aux enfers de ses parents — surtout sa mère —, la négation de soi pour s’intégrer et enfin l’expérience des différences de classes sociales. En somme, ce livre est une histoire de résilience.

Caroline Dawson, comme beaucoup d’enfants ayant dû quitter leur pays, a subi le traumatisme du départ. À l’instar de plusieurs autres romans d’auteur-e-s arrivés au Québec à un jeune âge, la vie avant le départ y est décrite comme heureuse : « J’ai eu une vie heureuse et insouciante malgré les disparitions, les détentions, la torture et les camps de concentration dont je ne savais rien que le murmure, les chuchotements à demi-mot » (p. 12). C’est pourquoi l’idée du départ l’aura traumatisée, jusqu’à vouloir sauter par la fenêtre : « Fais le saut, petite. Ta vie d’avant n’existe déjà plus. Dis au revoir. Non, ne dis pas au revoir. Saute avant que tes parents ne reviennent. Ils te l’ont dit, le Chili, c’est terminé. Le monde tel que tu le connais n’existe plus » (p. 14). Elle n’a pas sauté, mais, dit-elle, « Je me suis arrachée à mon passé en même temps qu’on me déracinait » (p. 14).

Caroline Dawson est arrivée à Montréal en 1986 avec ses parents qui durent quitter le Chili pour échapper à la dictature meurtrière [1]. Au moment de demander l’exil politique à la douane canadienne, ils furent confrontés à un douanier sceptique : « Nous nous sommes retrouvés devant un homme antipathique en uniforme qui est resté de glace devant nous. Notre vie est en danger. Notre sécurité est menacée. Nous avons trois enfants, nous demandons refuge » (p. 25). Précisons qu’au Canada, les années 1980 sont caractérisées par de nouvelles politiques plus restrictives mises en œuvre par le gouvernement de Brian Mulroney et bien accueillies par le Québec de Robert Bourassa (p. 27).   « Nous venions à peine de quitter la dictature qu’on nous enfermait en nous interdisant de sortir en dehors du périmètre de l’hôtel » (p. 31).

Comme petite fille, elle souffrit beaucoup de voir ses parents travailler dans des conditions pénibles et humiliantes : « Entre la shop, les ménages, les restaurants, mes parents travaillaient de jour, de soir, de nuit, la fin de semaine, alternaient les shifts en bossant rarement moins de douze heures par jour » (p. 41). Sa mère, qui était éducatrice en service de garde au Chili, se retrouve à faire des ménages dans une banque, au noir (p.70). Parlant de ses parents : « Ils ont torché partout. Des maisons de riches à L’’Île des Sœurs, des appartements de luxe à Westmount, des hôtels cinq étoiles du centre-ville, des bureaux de dentistes sur la Rive-Sud, des banques à la devanture vitrée et à l’architecture froide comme celle de la CIBC » (p. 74-75). Elle ajoute que le féminisme aura libéré « les femmes blanches d’une partie des travaux domestiques pour les faire exécuter par d’autres femmes, immigrantes comme ma mère » (p. 136). C’est en des mots très crus que Caroline Dawson parle du travail de sa mère. Laissons-la parler. « Sous la propreté que ma mère faisait advenir, il y avait leur crasse. Leurs poils dans la douche, leurs traces de merde dans le bol, celle de pisse à côté, leurs spots de salive sur le miroir de la salle de bain, leurs traces de doigts sur toutes les tables, leur sang et leur sperme dans les draps » (p. 138).

C’est dans ce contexte qu’elle renie en quelque sorte sa mère : « Stupidement, au début de l’adolescence, je me suis construite contre elle, contre ce qui la constituait, pensant que c’était bas, ordinaire ; méprisant sa culture, dédaignant ses lectures. Je ne me rendais pas compte que c’était justement parce qu’elle m’avait tant élevée que je pouvais maintenant la regarder de haut » (p. 149).

Pour réussir sa propre intégration à l’école, elle comprit rapidement qu’elle ne devait pas sortir du lot : « Je ne pourrais jamais être caméléon pour leur ressembler physiquement ; c’est ma personnalité qui a été étouffée. J’ai décidé à huit ans d’éviter de sortir du lot » (p. 65). Son livre nous fait pénétrer dans l’univers de l’école où elle subissait le racisme au quotidien : « Entre chacun des soubresauts de mon petit corps dans la cafétéria de l’école primaire, je goûtais à l’amertume de la différence » (p. 68). « Mon intégration d’enfant d’immigrante a passé par la honte de ce que j’étais, le rejet de ce qui me constituait et une série de petites trahisons envers moi-même et mes parents » (p. 69).   Plus loin, elle ajoute : « Je me suis alors rappelé Julien, personnifié par Gregory Charles qui, dès les premières émissions, devait à la fois affronter le racisme primaire à la pension et se promener avec un couteau au cégep pour se protéger des autres Noirs. Nulle part il n’était en sécurité » (p. 117).

Un autre thème peu abordé dans les analyses de l’intégration est celui de la classe sociale. C’est au CÉGEP qu’elle a pris conscience des différences de classes : « Il était pourtant clair que je n’étais pas des leurs. J’avais beau fréquenter l’un d’eux, circuler dans leur cercle des heures durant, parler la même langue, tout me ramenait constamment à ces espaces qui nous séparaient » (p. 156).

Mais malgré tout, la résilience : « Élève exemplaire, hautes aspirations, tenue irréprochable, vocabulaire riche, sens du collectif. À force d’avoir l’appartenance comme seule obsession, j’étais devenue une immigrante exemplaire. Une esti de modèle d’intégration » (p. 175). Comme professeure de sociologie, elle enseigne le cours Sociologie du Québec, elle parle de la Révolution tranquille, de genre, de suicide, de racisme institutionnel, de classes sociales (p. 184).

Comme plusieurs groupes immigrants, les parents voulaient un meilleur avenir pour leurs enfants « … et ça passait nécessairement par un détachement de nos racines… » (p. 187).   À la dernière phrase du livre, elle se demande à quel moment elle cessa de voir des montagnes dans sa tête : « Je me rends compte que c’est l’amour de ma mère qui a déplacé les montagnes, et pas n’importe lesquelles, toute la cordillère » (p. 193).

Victor Piché, 13 octobre 2021


[1] Pour en savoir plus sur le contexte répressif en Amérique latine, voir José Del Pozo : « L’immigration des Latino-Américains : une histoire de réfugiés et d’immigrants », dans Histoires d’immigrations au Québec (dir. Guy Berthiaume, Claude Corbo et Sophie Montreuil, PUQ, 2014, pp. 163-180.