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Chronique 2.9

Série 2 : Histoires de l’immigration des populations noires

Les filières de l’intégration (partie 2)

L’humour comme trait d’union :
Boucar Diouf comme entremetteur culturel

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.


« Si l’Afrique coule profondément dans mes veines,
le Québec occupe aussi une place dans mon cœur.
C’est pour ça que j’aime me voir comme le trait d’union
qui unit le Québec et l’Afrique dans le mot “afro-québécois” ». (p. 10)

L’humour est au centre de l’œuvre de Boucar Diouf. Il l’exprime très clairement dans un reportage de Radio-Canada : « Si tu ris avec le Québécois il va t’ouvrir la porte. Mon secret : ouvre ton cœur et marche avec les gens. L’humour fait tomber les masques »[i].

L’un des thèmes centraux dans l’approche « intégrative » de Boucar Diouf est l’importance de s’ouvrir aux réalités du pays d’accueil. Comme disait son grand-père : « En visite chez autrui, il est préférable d’ouvrir les yeux et pas la bouche » (p. 84). Ou encore : « Dans le village que tu ne connais pas, si tu vois que les gens marchent à quatre pattes, essaie de les imiter » (p. 88). Ceci dit, « imitation » ne signifie pas « assimilation » comme l’atteste sa référence à Senghor[ii] : « S’intégrer dans une nouvelle culture, c’est assimiler sans se faire assimiler » (p. 101). Et de rajouter : « Mon grand-père disait : L’étranger a beau ouvrir grand les yeux, il demeure quand même partiellement aveugle dans une nouvelle culture » (p. 101).

L’œuvre de Diouf est fortement influencée par la tradition orale africaine qui s’exprime souvent sous forme de proverbes. Sa pensée est enveloppée dans des formules courtes, souvent drôles, toujours incisives, qui forcent à réfléchir. En voici quelques exemples :

  • l’ouverture d’esprit: « Peu importe la couleur, la race, la religion, le sexe ou le compte en banque, disait mon grand-père, le cœur de l’homme est un pays étranger. Il suffit parfois d’en parcourir un morceau pour découvrir des coins de splendeur » (p. 109).
  • la langue: « Toute intégration à une nouvelle culture commence par la langue » (p. 123).
  • l’importance de l’histoire: « S’intégrer à une culture, c’est comme lire un livre plusieurs fois. (…) Mais après la troisième lecture, si on arrive à conter cette histoire avec passion, c’est qu’elle est aussi devenue la nôtre… » (p. 135).
  • l’interpénétration culturelle : « Pendant que la hache use la bûche, la bûche use la hache. C’est ce que je dis aux gens qui ne savent pas que je me québécise pour mieux africaniser le Québec » (p. 202).
  • le métissage: « Le clivage entre le noir et le blanc est bien problématique quand les enfants sont entre les deux, comme c’est le cas dans notre famille. C’est comme si la vie des enfants mulâtres comme les nôtres était aussi une vie d’immigré » (pp. 129-130).

En écoutant ou lisant Boucar Diouf, on pourrait penser que l’intégration fut facile pour lui qui appartient à l’élite culturelle. Pourtant, comme il le dit : « S’intégrer ça prend du travail. On ne peut pas intégrer quelqu’un. Il faut qu’il veuille le faire. Je connais l’âme profonde des Québécois mais j’ai travaillé pour cela : les écouter, leur musique… » — « J’ai fait ma chance. J’ai osé. Faut que tu essaies »[iii](p. 4).

Un dernier mot sur le racisme. Même si ce thème n’est pas au centre de son œuvre, Boucar Diouf y fait parfois référence, comme par exemple le racisme qu’il a expérimenté dans un bar de Rimouski ou encore lorsqu’il cherchait un logement. Ces expériences l’ont profondément marqué, au point de s’effondrer une fois rendu chez lui (p. 116 et p. 118). Mais il ne s’attarde pas à ces blessures : « J’ai pensé à ce sage, qui n’est pas mon grand-père, qui enseignait d’écrire nos blessures dans le sable et de graver nos joies dans la pierre » (p. 118). C’est, me semble-t-il, la philosophie de base de Boucar Diouf.

Il est évident que le discours positif de Boucar Diouf plaît à plusieurs Québécoises et Québécois. Il pourrait donner l’impression que l’intégration repose sur les épaules de l’immigrant et de l’immigrante. Mais rien n’est plus faux ! Il ne faut pas oublier que Diouf pose une condition fondamentale à cette interculturalité, ce que j’appellerais le principe de la réciprocité [iv]. Boucar Diouf insiste sur l’idée que parler au « Nous » n’est possible que si ce « Nous » est inclusif. Comme il le dit : si le NOUS québécois c’est Champlain, Maurice Richard, René Lévesque, Jean Lesage même mes enfants ne seraient pas québécois ! Comme le dit autrement le poète québécois-haïtien Rodney Saint-Éloi, « C’est à Montréal que je suis devenu Haïtien. C’est à Montréal que je suis devenu aussi un Nègre (…)  Je cherche ma route calmement. Montréal sera ma ville quand personne ne me posera de questions, quand j’ouvrirai avec mon sourire les carrefours du destin »[v].

Victor Piché, 21 septembre 2021


[i] Boucar Diouf « Marcher vers l’Autre », Les grands reportages, 26 février 2020, Ici RDI.
[ii] Léopold Senghor est un poète et écrivain sénégalais ; il a également été président du Sénégal.
[iii] Propos de Boucar Diouf dans le reportage « Marcher vers l’Autre » (voir note 2).
[iv] Voir mon article « Immigration et intégration linguistique : vers un indicateur de réceptivité sociale », Diversité urbaine, 4, 1, 2004, pp. 7-22.
[v] Rodney Saint-Éloi, « Un soir d’exil », dans Miniatures, Nouvelles de Montréal (Magellan & Cie, 2017, p. 27 et p. 30).