Return to Chroniques sur l’immigration à travers le roman

Chronique 2.8

Série 2 : Histoires de l’immigration des populations noires

Les filières de l’intégration (partie 1)

L’écriture comme voyage culturel — « à moi de m’adapter » (Dany Laferrière)

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.
(1) Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo
(Mémoire d’encrier, 2015)

(2) L’exil vaut le voyage
(Boréal, 2020)


« Maintenant que le Sud est installé au Nord,
on croit l’intégration impossible » (1, p. 36)

 « Je ne prêche pas ici l’adaptation pour se faire aimer.
Simplement parce que c’est un moyen de survie.
On s’adapte ou on meurt. » (1, p. 192)

Entrer dans l’univers de Dany Laferrière, s’est faire le tour du monde avec lui grâce aux références nombreuses à ses auteurs préférés. Cette facette de son œuvre prend à juste titre tout son sens dans son dernier roman, L’exil vaut le voyage (2). Grand voyageur de l’espace littéraire, il a du mal à définir les contours précis de son (ses) identité(s). Sa façon de se sortir du piège identitaire est donc d’élargir les contours de son espace de référence :

« J’ai depuis quelques années, pris l’habitude de croire que nous sommes en Amérique, je veux dire que nous faisons partie du continent américain. Ce qui me permet de résoudre quelques petits problèmes d’identité. Car en acceptant d’être du continent américain, je me sens chez moi dans cette partie du monde. Ce qui fait que, vivant en Amérique, mais hors d’Haïti, je ne me considère plus comme un immigré ni un exilé » (2, p. 258).

Malgré cet espace identitaire élargi — ce qu’il appelle l’identité voyageuse (1, p. 56) — son œuvre offre une large place à Montréal, et à son quartier d’insertion, le Carré Saint-Louis. C’est dans son livre de 2015, Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo, que l’on constate sa grande connaissance de l’histoire du Québec, autant politique que littéraire. Il est clair que pour lui, un mécanisme clé dans le processus d’intégration — il parle plutôt « d’infiltration dans une nouvelle culture » — est le détour nécessaire par l’appropriation de l’histoire du pays hôte : « Je croise beaucoup de gens en ville dont les ancêtres sont arrivés avec Maisonneuve ou Cartier, et qui n’en savent pas plus que moi sur leur société. On ne comprendra pas un pays, même si on y est né, si on ne l’a pas étudié » (1, p. 56).

Ses observations touchent plusieurs thèmes qui sont au cœur de l’histoire et de l’identité québécoise. Il aborde ces derniers avec originalité pour « instruire » Mongo, à qui il adresse son livre afin de lui montrer « comment s’infiltrer dans une nouvelle culture » : « À Mongo, si impatient de comprendre son nouveau pays que ce sera à lui dans vingt ans de nous présenter le prochain Québec » (1, p. 187).

Quelques exemples en guise de conclusion :

  • sur la langue française au Québec : « Elle ne recule pas, elle attaque, en s’inventant parfois une situation plus tragique qu’elle ne l’est en réalité. L’impression que la langue est la dernière brigade lancée contre l’armée de Wolf dans cette interminable bataille des plaines d’Abraham qu’on rejoue sans cesse dans sa tête, fixant à jamais ces vingt minutes dans la conscience collective » (1, p. 22).
  • sur la religion : « Pour faire face à la montée de l’Islam, on commence à remettre la religion au goût du jour. On n’hésite pas à descendre du grenier le vieux père Noël qu’on tente d’exposer devant la mairie » (1, p. 25).
  • sur la Révolution tranquille : « C’est un moment charnière de la culture québécoise, mais si identifiable qu’on peut proposer une date : l’arrivée de Jean Lesage au pouvoir à l’été 1960 (…) Et c’est là le problème. Car depuis on a tracé une ligne rouge dans la mémoire collective. D’un côté “la Grande Noirceur”, de l’autre la modernité. La modernité apparaît donc à partir de 1960. Et avant c’était quoi ? » (1, p. 27-28).
  • sur les inégalités et la police : « On imagine qu’un jeune de Montréal-Nord se fait plus vite un dossier de police qu’à Ville Mont-Royal, Westmount ou Outremont. En d’autres termes, un délit mineur diffère de résonance selon le quartier où on vit » (1, p. 53).
  • sur le racisme : « Protester, c’est mettre en doute la bonne foi d’un système dont la base est une forte cohésion sociale » (1, p. 55). N’oublions pas que ce livre a été publié en 2015, bien avant que le gouvernement actuel de Monsieur Legault nie l’existence du racisme systémique.
  • sur l’espoir : « Ce qui captive, c’est ce jeune homme noir qui entre au palais de justice comme avocat et non comme prévenu » (1, p. 295).

La deuxième chronique de ce triptyque sur les filières de l’intégration sera consacrée à l’œuvre de Boucar Diouf. Ne manquez pas « L’humour comme trait d’union : Boucar Diouf comme entremetteur culturel » la semaine prochaine !

Victor Piché, 14 septembre 2021