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Chronique 2.7

Série 2 : Histoires de l’immigration des populations noires

L’exil comme voyage

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Dany Laferrière, Chronique de la dérive douce (Boréal, 2012)


« Je ne suis pas un
touriste de passage…
Je suis ici pour rester,
que j’aime ça ou pas. » (p.19)

« Je n’ai pas été exilé,
j’ai fui avant d’être tué. » (p. 32).

Avec Dany Laferrière, nous pénétrons dans un autre univers. Si, comme Émile Ollivier et Georges Anglade[i], il s’est retrouvé sur la liste noire de la dictature duvaliériste et fut forcé fuir Haïti, son implantation à Montréal s’est déroulée de façon fort différente. En effet, à son arrivée, il s’installe dans une chambre dépouillée du Carré Saint-Louis. Pour gagner sa vie, il doit travailler à l’usine comme beaucoup d’autres travailleurs immigrants[ii]. Ce n’est que plus tard qu’il pourra se consacrer à plein temps à l’écriture. C’est pourquoi d’ailleurs il ne se considère pas comme un intellectuel. Comme il l’a exprimé récemment dans un article de La Presse, « je suis simplement un écrivain sans identité »[iii].

Comme il le redira dans son dernier roman, l’exil pour lui n’est pas une punition : « Le dictateur pensait me punir. Ce fut une récréation. Pas chaque jour, sinon ce ne serait pas un voyage. Si j’ai fait ce livre (dans faire il y a écrire et dessiner), c’est parce que j’en avais marre qu’on associe uniquement l’exil à une douleur »[iv]. En ce sens, l’œuvre de Danny Laferrière se démarque d’une partie de la littérature haïtienne où prédomine l’idée de l’émigration comme exil politique avec l’obsession du retour[v].

C’est à partir de « son » quartier qu’il va explorer Montréal et écrire ces observations, formulées sous forme de petites capsules percutantes et imagées. Par exemple, il parle de Montréal comme d’une ville coupée en deux langues : « D’un côté de la ville, l’ancien maître. De l’autre côté, l’ancien porteur d’eau. Plus bas, le nouvel immigré » (p. 20). Il aborde le stéréotype du ghetto avec une formule lapidaire : « Dès qu’il y a plus de dix Noirs dans une zone, on appelle ça un ghetto. Dès qu’il y a plus de dix mille Blancs, on appelle ça une ville » (p. 78). Quant au travail dégradant à l’usine, il remarque qu’« Au lieu de changer la machine défectueuse qui coûte une fortune, il faut le dire, la direction a préféré donner le poste à un travailleur immigré » (p. 99). De même, il fait allusion à la chasse policière aux sans-papiers : « La police a débarqué dans l’usine, en début de soirée, et a emmené les deux Haïtiens sans statut légal. Ils travaillaient au noir et étaient payés beaucoup moins que le salaire minimum » (p. 201).

Contrairement à l’usage nord-américain du terme immigrant, Dany Laferrière préfère celui d’immigré. Comme il le dit ailleurs : « Comme je déteste ce mot si laid d’immigrant — qui n’est même pas français. On dit immigré »[vi]. Voilà une autre différence entre Dany Laferrière et d’autres écrivains comme Émile Ollivier. Parlant d’immigrant et de culture migrante, ce dernier affirme : « Cette appellation, nous la préférons à celle de « culture immigrée » parce qu’elle signale le caractère émergent de cette culture ainsi que sa dynamique de l’élaboration »[vii]. Personnellement, je préfère l’adjectif « immigrant ». Outre que la notion d’immigré provient surtout du contexte français et exprime dans la statistique officielle ainsi que dans la littérature scientifique une certaine fixation dans un statut quasi permanent, le concept d’immigrant, comme le suggère Ollivier, relève davantage d’un processus en voie de réalisation. C’est toute la différence entre le participe passé et le participe présent. Ceci dit, je demeure très sensible à la conception de Laferrière. Je conviens avec lui que cela peut être « fatigant » de se faire traiter d’immigrant après 40 ans de vie au Québec. Il est en effet factice de décider qu’un immigrant de première génération le reste pour toujours, qu’il devienne citoyen ou non. Évidemment, les mots ne sont pas neutres.

Pour Laferrière, il est immigré. Point. Il n’est pas venu en touriste. Il est venu pour rester. « Quitter son pays pour aller vivre dans un autre pays dans cette condition d’infériorité c’est-à-dire sans filet et sans pouvoir retourner au pays natal (…) me paraît la dernière grande aventure humaine » (p. 205-206).

Certes, dit-il, comme immigré il convient d’être confronté à toutes sortes de différences : la nourriture, l’habillement, les rythmes des danses, les odeurs, les accents, même les rêves : « … mais c’est à moi de m’adapter » (p.206)[viii].

Victor Piché, 7 septembre 2021


[i]Voir mes chroniques 2.5 et 2.6 sur ces deux auteurs.
[ii] Dany Laferrière a travaillé comme ouvrier illégal à l’usine de Salaberry-de-Valleyfield pendant 8 ans à faire des tapis en peaux d’animaux ; source (Chantal Guay, « L’énigme du retour d’un manuscrit », dans La Presse+, 13 août 2021).
[iii] « La machine à tuer », La Presse, jeudi 8 juillet 2021.
[iv] Dany Laferrière, L’exil vaut le voyage (Boréal, 2020, p. 403).
[v] Outre Émile Ollivier, le poète Rodney Saint-Éloi exprime très fortement cette idée d’exil comme une « attente » : « Je ne veux pas rater mon métier d’exilé. Je me contente alors d’être simplement là et de regarder tomber la neige » (« Un soir d’exil » dans Miniatures, Nouvelles de Montréal, Magellan & Cie, pp. 11 — 30).
[vi] Voir Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo (Mémoire d’encrier, 2015, p. 247).
[vii] « Quatre thèses sur la transculturation », Cahiers de recherche sociologique, vol. 2, no 2, 1984, p. 83.
[viii] Voici la citation complète :
« Je dois dire qu’on ne mange pas
la même nourriture,
qu’on ne s’habille pas
de la même manière,
qu’on ne danse pas aux mêmes rythmes,
qu’on n’a pas les mêmes odeurs,
ni les mêmes accents,
et surtout qu’on ne rêve pas
de la même façon,
mais c’est à moi de m’adapter. » (p. 206).