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Chronique 2.6

Série 2 : Histoires de l’immigration des populations noires

De Port-aux-Morts à Nédgé :
le métissage comme nouvelle carte du monde

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Georges Anglade, Les blancs de mémoire (Boréal, 1999)


« … je savais déjà, mais incrédule encore,
qu’il n’y aurait pas, au sortir des trente années
de cette carcérale dictature duvaliériste,
un seul ancien prisonnier politique à survivre
dans le cercle du nouveau pouvoir. » (p. 146)

« Que la cueca [i] chilienne ait pu immédiatement suivre
le tressé-ruban haïtien était un don de Nédgé,
car jamais auparavant toutes ces cultures
ne s’étaient autant côtoyées. » (p. 205).

Quelques années après Émile Olivier et pour les mêmes raisons [ii], Georges Anglade dû fuir Haïti. Son roman se situe dans la tradition orale bien haïtienne, avec son art de la « lodyans », c.-à-d. de courtes histoires. Très souvent avec humour, nous sommes témoins d’histoires de la vie quotidienne à Quina, sa ville natale, à Port-au-Prince, qu’il dénomme Port-aux-Morts et dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, ou Nédgé selon la consonance créole.

Du point de vue de l’immigration, le roman de Georges Anglade nous renseigne sur la vie en Haïti de même que sur son insertion dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce à Montréal.   Concernant sa ville natale, Quina, malgré les bons souvenirs qu’il se remémore sous forme de courtes anecdotes, cette dernière sera marquée par de nombreuses catastrophes forçant d’importantes émigrations vers Cuba (pour les bras) et Port-aux-Prince (pour les cerveaux) : « La mémoire de Quina pouvait ainsi décliner deux siècles de catastrophes sans le moindre trou, et les vagues successives d’émigrations » (p. 98). C’est d’ailleurs suite à ce qu’il appelle le cyclone du siècle que la famille dû déménager à Port-au-Prince, sentant « que quelque part il y avait un non-retour, et que cela s’appelait l’exil, et que l’on ne s’en sortait qu’encore plus dévasté que le coin de pays laissé derrière » (p. 101). Cela nous rappelle que l’exil peut exister dans son propre pays.

La deuxième partie du roman de Georges Anglade se déroule à Port-au-Prince (ou Port-aux-Morts comme il le dit). Le chapitre intitulé « L’arrière-goût du café amer » (p. 119) est très évocateur en ce qu’il nous renseigne sur une partie fort méconnue de l’histoire d’Haïti. Il nous informe en particulier sur l’ordonnance de 1825 « par laquelle la France exigea d’Haïti l’équivalent du budget national français de l’année pour la ? dédommager de la sortie de ses nègres de l’esclavage… » (p. 121). Cette obligation de compensation fragilisa fortement l’économie haïtienne pour des siècles à venir : « Telle était la dernière bataille perdue de la guerre d’Indépendance. Telles sont les racines tordues de la misère haïtienne » (p. 121). Enfin, ce chapitre nous renseigne aussi sur la terreur qui régnait en Haïti dans les années 1960 et 1970 avec les arrestations arbitraires et la constitution d’une « liste noire » d’opposants à « faire disparaître ». Émile Ollivier, Georges Anglade et Dany Laferrière, trois de nos écrivains importants, durent fuir le régime en raison de leur présence sur cette liste noire.

Un peu plus loin dans le roman, un autre thème peu connu de l’histoire haïtienne est abordé, celui de la question de couleur [iii].   Il cite à ce sujet un théoricien du « noirisme » qui démontre que « la dynamique nationale haïtienne sur deux siècles était essentiellement celle d’une lute acharnée entre Noirs et Mulâtres… » (p. 178). Au-delà des 2% que forment la bourgeoisie et les classes moyennes, il y a « le peuple, la masse, la misère. Même l’apartheid fit beaucoup mieux en son temps » (p. 179).

La troisième partie du roman nous ramène à Montréal, plus particulièrement dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, qu’il désigne sous le vocable créole « Nédgé ». En bon géographe, il a bien saisi la cartographie sociale de Montréal : « Quand on habite tous ensemble l’est profond ou le nord lointain de l’île de Montréal, on ne va pas à l’extrême ouest, là où se situe vaguement Nédgé ; car c’est bien ce qu’entend le créole quand on prononce les trois lettres qui tiennent lieu de nom à cette ville réputée pour être le bastion des bourgeoisies métèques, dernière étape de l’ascension sociale et lieu mythique que tout immigrant prétend habiter dès qu’il se raconte là-bas » (pp. 153-154).

Cette troisième partie est sublime par son caractère d’observations fines et racontées avec humour sur la vie quotidienne dans le quartier. La bataille des rats restera pour moi le summum de l’art de la « lodyans ». Pour les personnes qui résident (ou ont résidé dans le quartier comme moi pendant 35 ans), la présence des rats est une réalité bien connue. La question est « comment s’en débarrasser » ? Autour d’un barbecue, on assiste à un déferlement de solutions « multiethniques » dans la bouche de l’Argentin, du Breton, du Québécois et de l’Ontarien : « Les quatre universités de la ville s’étant exprimées à ce premier tour de jardin, nous fîmes consensus sur la technique de la ratière pour enrayer l’invasion » (p. 160).

Une autre histoire mémorable est celle de deux mendiants haïtiens qui se lancent un pari pour savoir qui des deux pourrait mieux se tirer d’affaire en matière de « piégeage d’aumônes » (p.149). L’un ramassa trois cents dollars alors que l’autre n’accumula que « trois misérables dollars ». Ce dernier joua sur la corde sensible de la compassion « en se déclarant nouvel arrivé, exilé, réfugié politique même, sans que cette gradation déliât quelque bourse que ce soit » (p. 150).   Ne comprenant pas ce qui pouvait expliquer l’écart énorme entre eux, il questionna le gagnant sur sa technique. Celui-ci de répondre « qu’il avait passé l’après-midi à répéter rapidement aux gens qu’il s’en retournait dé-fi-ni-ti-v’ment chez lui » et qu’il lui fallait « compléter le prix de son ticket aller-simple sans-retour-possible» (p. 151).

En dernière analyse, c’est le métissage qui fascine vraiment George Anglade. Il observe celui-ci par exemple à l’occasion du carnaval de Nédgé qui, d’antillais à ces débuts, a fait place à la méringue des Dominicains et des Haïtiens, le reggae jamaïcain, la samba brésilienne, le zouk martiniquais et guadeloupéen, et la salsa afro-cubaine. « Les héritiers de Nédgé ignoraient les frontières, mariaient sans retenue les genres et redessinaient joyeusement une nouvelle carte du monde » (p. 203). Le livre se termine par la célébration du rapprochement des cultures à la dimension d’un songe : « Celui d’une nuit d’été rue Sherbrooke, où une nouvelle génération arc-en-ciel piaffait aux portes d’un pays comme une répétition générale » (p. 205)[iv].

Sur une note personnelle, comme pour Émile Ollivier, j’ai eu la chance de travailler avec Georges Anglade dans le cadre du Centre de Recherches Caraïbes dont j’étais le directeur (au début des années 1980) [v]. George était un homme de « terrain » et cela se répercutait sur ses méthodes d’enseignement, toutes orientées sur le travail pratique. C’est sous son influence, transmise lors de nos rencontres, en particulier chez Oliviery sur la rue Côte-des-Neiges (en face de la Brûlerie d’Émile Ollivier) que j’ai été convaincu de la nécessité de confronter la théorie universitaire à ce qui se passe réellement dans la pratique, sur le terrain. Nos discussions portaient aussi sur la situation en Haïti qui l’habitait en permanence. Je ne fus donc pas surpris qu’après la chute de Duvalier il soit retourné plusieurs fois en Haïti pour participer au développement de son pays natal. C’est lors de l’un de ses voyages qu’il a trouvé la mort avec son épouse lors du tremblement de terre qui a secoué Haïti en janvier 2010 [vi].

Victor Piché, 31 août 2021


[i] La cueca est une danse traditionnelle chilienne.
[ii] Émile Ollivier (https://dynamiques-migratoires.chaire.ulaval.ca/chroniques-litteraires/chronique-2-5/).
[iii] Pour une analyse percutante de la question de couleur en Haïti, voir le livre de Micheline Labelle, Idéologie de couleur et classes sociales en Haïti, Presses de l’Université de Montréal, 1978.
[iv]  Dans son livre « Ce Québec qui m’habite » (Libre Expression, 2021), Dominique Anglade témoigne que ses parents « ont embrassé le brassage de l’interculturalisme avant même que le concept voie le jour » (p. 47).
[v] Voir Georges Anglade, Emerson Douyon, Serge Larose, Kari Levitt et Victor Piché, « Table ronde sur la recherche caribéenne au Québec » dans la revue Anthropologie et société, vol 8, no. 2, 1984, pp. 189-200.
[vi] Domnique Anglade, l’actuelle cheffe du PLQ raconte de façon fort émouvante le décès de son père et sa mère dans le tremblement de terre d’Haïti (voir le chapitre « La réponse fatale dans son livre mentionné plus haut).