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Chronique 2.5

Série 2 : Histoires de l’immigration des populations noires

Entre errance et appartenance, entre Port-au-Prince et Côte-des-Neiges [1]

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Émile Ollivier, La brûlerie (Boréal, 2004)


« Montréal, cette ville qu’il croyait au début n’être
qu’une terre de passage avant le grand retour,
lui est entrée dans la peau, dans le cerveau
comme des clous chauffés au rouge
dans la chair du supplicié. » (p. 47).

« Ici, nous, on nous appelle : minorités visibles,
mais paradoxalement on a l’impression
d’être des spectres, des invisibles,
tout juste après les nuages et le souffle du vent. » (p. 16).

Émile Ollivier est considéré par plusieurs comme l’écrivain de l’exil et de l’errance. On lui doit en outre l’invention terme « migrance ». Avec son dernier roman posthume [2] La brülerie, il démontre qu’il est beaucoup plus que cela. Dans La brûlerie, le plus montréalais de ses romans, il chante son grand attachement à Montréal et en particulier au quartier Côte-des-Neiges [3].

Émile Ollivier fait partie de la première vague d’immigration au Québec. Rappelons que l’immigration en provenance de la Caraïbe a pris son essor dans les années 1960. L’immigration haïtienne domine largement ce flux migratoire. Comment expliquer l’importance de cette immigration au Québec ? Les raisons sont à chercher à la fois au Québec et en Haïti. Rappelons qu’avant les années 1960, la politique canadienne d’immigration était basée sur des critères ethniques et raciaux, fermant la porte à l’immigration noire et asiatique. Ce n’est que dans les années 1960 que la politique raciste a été abandonnée au profit d’une sélection basée surtout sur les qualifications professionnelles et l’éducation.

Du côté d’Haïti, la répression duvaliériste bat son plein et la situation économique ne cesse de se détériorer [4]. Comme le dit Ollivier : « Au pays, la dictature nous avait jeté sa noire malédiction : un chef voulait ramener la race tout entière à ses origines primitives, la faire ramper à quatre pattes sur les rives de la mer des Caraïbes, sinon il nous livrait à ses charognards, sans qu’il nous soit possible d’aboyer même de rage. Il a fallu partir » (p. 37).

Pendant près de cinquante ans, Émile Ollivier incarnera le courant de l’errance liée à la réalité de l’exil politique. À plusieurs reprises, il fait allusion aux nombreuses réunions tenues sur les terrasses du quartier Côte-des-Neiges : « Nous participions de la Révolution et, chaque soir, nous chantions jusqu’à la fermeture du Bouvillon les funéraires de l’impérialisme » (p. 38). C’est surtout au Café La Brûlerie que se déroulent régulièrement les réunions du Ministère de la Parole. Pour les familiers de cette période, il est évident qu’il fait référence à la revue « Collectif Paroles », revue culturelle et politique haïtienne qui fut publiée entre 1979 et 1987 et servit de lieux de discussions sur les stratégies pour renverser la dictature.

Si ce courant de l’exil politique est présent dans son dernier roman, c’est davantage l’éloge du quartier Côte-des-Neiges qui prédomine : « Je connais tous les charmes et tous les pièges de ce quartier. Pendant que je ne cesse de mourir et de renaître dans Côte-des-Neiges, que n’ai-je point vu ? » (p. 9). Il pose la question : « Qui se soucie encore du passé de Côte-des-Neiges ? Qui se rappelle les tanneurs, les cordonniers et les vantaux de leurs hangars, les tailleurs de pierre pour monuments funéraires ? » (p. 12) [5].

Il nous rappelle l’existence de deux Côte-des-Neiges, celle d’en haut, mais aussi celle d’en bas (de la rue Barclay à la rue Jean-Talon) « où se tapissent le désordre, la violence, la détresse, la déchéance : une brutalité sourde, malheur au quotidien, silencieux, contre lesquels l’individu n’essaie même pas de réagir » (p. 14).

Comme l’exprime le personnage principal du roman, « La Côte-des-Neiges est en soi un microcosme, et les terrasses de ses cafés, un art de vivre, une manière de résister à la frénésie de notre siècle » (p. 17).

Malgré que l’on sente son attachement viscéral à Montréal, il ne peut s’empêcher de parler de la frontière morale et métaphysique pour le migrant qui flâne sur la rue : « On ne vous considèrera pas comme tout à fait Québécois : il paraît qu’il faut l’être de naissance. (…) Ici, nous, on nous appelle : minorités visibles, mais paradoxalement on a l’impression d’être des spectres, des invisibles, tout juste après les nuages et le souffle du vent » (p. 16).

Ce roman représente pour moi plus qu’une œuvre littéraire. Il représente un pan important de ma vie à l’Université de Montréal et dans le quartier Côte-des-Neiges. De plus, Émile Ollivier a été un collaborateur important du Centre de recherches caraïbes à l’époque où j’en étais le directeur. À la relecture de son roman me sont revenus des flashs de nos nombreuses discussions du vendredi après-midi, avec le Barbancour fraichement rapporté d’Haïti, sur notre programme de recherches sur l’immigration haïtienne et de nos réunions au Café Campus, au défunt Bouvillon et à La Brûlerie.

Victor Piché, 25 août 2021


[1] Au moment d’écrire cette chronique, le président d’Haïti, Jovenal Moïse, vient d’être assassiné. La suggestion de Dany Laferrière de lire le roman d’Emmelie Prophète, Les villages de Dieu, est probablement la meilleure façon de comprendre un peu ce qui se passe actuellement en Haïti. Du point de vue qui nous intéresse ici, il va sans dire que les pressions à l’émigration ne vont que s’aggraver (voir Dany Laferrière, « La machine à tuer », La Presse, jeudi 8 juillet 2021).
[2] Emile Ollivier est décédé en 2002 et son livre est paru en 2004.
[3] La Brûlerie est un café situé sur la rue Côte-des-Neiges à Montréal.
[4] Cette histoire est racontée dans mon article « Émigration et immigration : les Haïtiens au Québec ». Sociologie et sociétés, XV, 2, octobre, 1984, pp. 73-88 (avec Micheline Labelle et Serge Larose). Voir aussi Sean Mills, Une place au soleil : Haïti, les Haïtiens et Québec (Mémoire d’encrier, 2016).
[5] Sur l’histoire du quartier Côte-des-Neiges, voir le chapitre de Bruno Ramirez « Histoire et histoires dans la métropole québécoise : le quartier Côte-des-Neiges » dans Le Quartier Côte-des-Neiges à Montréal : les interfaces de la pluriethnicité (éd. Deirdre Meintel, Victor Piché, Danielle Juteau et Sylvie Fortin, L’Harmattan, 1997, pp. 53-76).