Return to Chroniques sur l’immigration à travers le roman

Chronique 2.4

Série 2 : Histoires de l’immigration des populations noires

Survivre au racisme à l’école

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

H. Nigel Thomas, De glace et d’ombre (Mémoire d’encrier, 2016 ; publié en 2001 sous le titre Behind The Face of Winter).


« La couleur avec laquelle tu viens au monde,
l’endroit où tu viens au monde, la classe
dans laquelle tu viens au monde, ça fait
la différence sur c’que tu deviens ».
(p. 424)

« Et nous devons tous nous partager la chaleur du soleil ;
le froid du Nord et la chaleur du Sud,
le froid du Sud et la chaleur du Nord,
les deux extrémités de la bascule du chaud et du froid.
Il n’y a rien de plus juste. Tout le reste est cupidité ».
(p. 441)

L’histoire de l’immigration noire au Québec commença avec l’esclavage[i]. Après son abolition au Canada en 1834, les politiques racistes fermèrent quasiment toutes les portes aux populations noires[ii]. Sauf quelques exceptions (les portiers et quelques travailleuses domestiques), l’immigration noire est demeurée de 1760 à 1960 statistiquement inexistante[iii]. Dans les années 1960, la politique canadienne abolit les critères de « préférences ethniques », ce qui ouvrira la porte à une nouvelle immigration noire.

Cette immigration est connue principalement en raison de l’importante présence haïtienne au Québec. Cependant, on connaît peu de choses sur l’intégration des jeunes Noirs en provenance de la Caraïbe anglophone, ici Saint-Vincent et les Grenadines. Le roman de H. Nigel Thomas, De glace et d’ombre offre une excellente occasion de pénétrer le monde scolaire anglophone et d’y observer les relations interraciales entre les jeunes élèves. Le roman de Thomas met également en relief les conflits intergénérationnels entre la mère et le fils.

Le contexte d’émigration

Quand on parle d’immigration, il est rarement question des conditions ayant amené les personnes à prendre la décision, souvent involontaire, de quitter leur pays. Pedro, le protagoniste du roman, est arrivé à Montréal en 1974, à l’âge de 14 ans, en provenance de la ville d’Isabella, la capitale de l’île de Saint-Vincent. À cette époque (années 1970), la situation économique de plusieurs pays de la Caraïbe est catastrophique et les gouvernements de ces derniers encouragent fortement l’émigration comme solution au chômage endémique. La famille de Pedro appartient à la classe des travailleurs qui « servaient de bras dans une grande plantation, restée, on s’en targuait, dans la même famille anglaise depuis les débuts de la colonisation » (p. 21). L’année de son départ, Isabella connaissait sa pire sècheresse depuis 50 ans (p. 121).

C’est surtout lors du retour de Pedro, pour assister au décès de sa grand-mère, que nous en apprenons davantage sur les conditions de vie dans son pays d’origine. Il constate l’absence de justice pour les paysans pauvres : « Cafards gagnent pas justice dans le tribunal-là des coqs » (p. 45). Il prend également conscience de la présence de la violence conjugale, souvent commise sous l’effet de l’alcool : « Matou battait Ishtar au quotidien — à l’heure du thé, au déjeuner pis au souper, disait Grama, “pou se divertir” renchérissait Mrs Duncan. Il la traitait de mule, prétendait qu’il avait fait d’elle quelqu’un de respectable… » (p. 75). Son retour à Isabella permet d’observer le grand écart entre les émigrés et les personnes restées sur place. Son ancienne enseignante lui demande « c’est comment le Canada » et Pedro de répondre « C’est correct », et elle d’ajouter : « C’est correct ? Je connais personne qui donnerait pas tout pour aller au Canada. Je regrette encore de pas avoir quitté le pays plus jeune » (p. 41).

Quand sa mère parle de la vie à Isabella, elle décrit les inégalités de classes et de races : « Les mulâtres ont priorité sur les bons emplois et les Noirs éduqués devaient se contenter des restes. … désherber, couper, labourer au soleil, sous la pluie — c’était là qu’les autres travaillaient tous et qu’les mulâtres et les Blancs leur crachaient dessus, pis quand ils rentraient à la maison, ils avaient leurs femmes et leurs épouses à battre. Non merci. Pedro, j’voulais rien savoir de ça… » (p. 423).

Arrivée à Montréal

C’est donc dans ce contexte que sa mère décide d’émigrer à Montréal, 10 ans avant Pedro, soit en 1964. À l’époque, la nouvelle politique d’immigration abolissant les critères ethniques et raciaux n’est pas encore en vigueur. Ainsi, comme beaucoup d’autres, elle arrive à Montréal sans papiers. Elle profitera plus tard (fin 1973) du programme d’amnistie pour régulariser son statut. Toutefois, avant cette date, elle n’osera pas demander à son employeur de la parrainer ; les patrons profitant de la situation pour réduire le salaire des employés irréguliers et pour les dénoncer au service d’immigration à la moindre protestation. « Une femme avait été forcée de coucher avec son patron quand il avait découvert son statut » (p. 115).

C’est la grand-mère qui s’occupera de Pedro pendant les dix ans où il vivra loin de sa mère. Devant tant de misère, Pedro a du mal à accepter le fatalisme de sa grand-mère : « Grama croyait dur comme fer que la dépravation était héréditaire, que ce qu’il y avait dans le bouc se retrouvait dans le chevreau, que la pintade ne pouvait accoucher d’un bélier » (p. 82). Les départs ne se font jamais sans déchirure et la plus grande peine de Pedro sera de quitter sa grand-mère : « … je redoutais qu’elle dépérisse et meure rapidement. Je partais au moment où elle avait le plus besoin de moi » (p. 128).

L’école : l’omniprésence du racisme

Pedro vient rejoindre sa mère au début des années 1970. L’essentiel du roman se passe à l’école dans le quartier Côte-des-Neiges, terre de chute de beaucoup de groupes immigrants[iv]. À l’école secondaire, Pedro affrontera la forme systémique du racisme. D’abord sous la forme du déclassement : comme lui affirme la conseillère d’orientation « … les jeunes Antillais accusent toujours un certain retard. Elle a marqué une nouvelle pause, répétant ensuite avec une grande emphase : toujours ! » (p. 206). Ensuite, le racisme de certains enseignants, comme en fait foi la réponse du professeur d’histoire à la question — pourquoi le manuel d’histoire ne mentionne aucun Noir ? « C’est simple, avait-il expliqué. Vous avez commencé à arriver ici il y a de ça quelques années seulement. Il faut faire de grandes choses pour passer à l’histoire » (p. 358). Enfin, la direction d’école déchirera une pétition générale pour renvoyer deux professeurs « racistes », suspendra les trois meneurs et fera appel à la police (p. 362).

Le racisme se vit également — sinon davantage — dans la cour d’école où pullulent les gangs « ethniques ». Le harcèlement s’exprime par des propos haineux : « T’as déjà vu un Nègre riche, toi, à moins qu’il vende de la dope ou qu’il ait la main longue, ou un truc du genre ? » (p. 228). « Tu parles drôle, vous bouffez des singes » (p. 232). Pedro en souffre : « Je me sentais comme les torchons dont on se sert dans les latrines isabellaines (…)  Je me sentais souillé… » (p. 240).

Au-delà des remarques racistes, les jeunes que fréquente Pedro tiennent des propos méprisants sur les femmes. Les allusions sexuelles sont crues (trop pour être citées ici) et participent de la culture du viol : « Tu prends jamais non pour une réponse, a dit Alfred. Les femmes sont pas capables de se décider. Faut que tu les aides » (p. 311).

Le profilage racial est une autre facette du racisme pratiqué par les policiers. Comme le dit l’un d’eux : « Tout Noir qui n’est pas nu est présumé armé : c’est à peu près la première chose que tout jeune Noir apprend au sujet de la société canadienne : on le considère dangereux » (p. 368). Suite à de longs interrogatoires avilissants dans un poste de police, il déclare : « J’ai longtemps réfléchi (…) à l’expérience que j’avais vécue au poste, et sans savoir comment, j’ai comprimé ma dignité, jusqu’à ce qu’elle ne soit pas plus grosse qu’un grain, et je l’ai mise dans un boitier que j’ai enfoui tout au fond de moi, loin des crachats et de la méchanceté des intolérants » (p.393). Enfin, on retrouve également dans les propos des policiers des références constantes à la sexualité des Noirs, considérés comme des « hypersexuels » (p. 380)[v].

Les conflits intergénérationnels

Un autre thème traverse tout le roman, celui des conflits intergénérationnels autour des « nouvelles » valeurs. Les relations entre Pedro et sa mère sont très tendues. Leurs désaccords exaspèrent sa mère, parfois avec des altercations violentes : « Et puis elle s’est jetée sur moi. Les coups tombaient rapidement, sur mes bras surtout, pendant que j’essayais de l’éviter. Elle haletait en me battant : — J’travaille jour et nuit, j’me fais insulter. Pourquoi ? Pou’ l’assurer ton avenir. Et tu veux l’appeler la police ! Eh ben, j’vais te donner une raison de l’appeler, la police. Appelle-la ! Appelle-la que j’te vois ! » (pp. 196-197).

Le défaitisme de la mère de Pedro s’affiche à plusieurs reprises, comme dans la phrase suivante : « Toutes les jeunes filles rêvent de devenir reines, mais elles comprennent vite que le seul trône où qu’elles vont s’asseoir (sic) dans leur vie, c’est le siège de toilette, et que si elles font pas attention, c’est elles qui vont devenir des sièges de toilette » (p. 415). Ou encore : « Pis à quoi bon se battre ? Déclencher une guerre que tu sais que tu peux pas gagner » (p. 269). Petit à petit, Pedro comprend le défaitisme de sa mère : « C’est là que j’ai compris que ma mère était seule, et j’étais désolé pour elle, et je me suis mis à me demander ce que représentait, pour les Antillais qui quittaient leur communauté et leurs amis, de vivre quelque part où on les maltraitait et où on les insultait » (p. 270).

Le rôle des réseaux

Le thème des réseaux impliqués dans le processus migratoire est également très présent. Ceux-ci ne sont pas la cause de l’émigration, mais jouent un rôle central comme facteur facilitateur. À l’origine, la famille se cotise pour rassembler l’argent nécessaire pour le voyage. Ainsi, la mère de Pedro avait emprunté 1500 $ pour payer les frais de voyage (p. 18). Les réseaux servent aussi à maintenir les liens avec les parents restés sur place. Les transferts monétaires constituent une pièce maîtresse de la stratégie migratoire. Par exemple, c’est l’argent renvoyé par la mère qui permit l’installation de l’électricité et de l’eau courante dans la cour de la grand-mère. Cela est vrai aussi pour la construction des maisons : « Toutes ces grosses maisons qui poussent dans le coin, c’est l’argent des États-Unis, de l’Angleterre et du Canada qui les a bâties » (p. 42).

Enfin, les réseaux sont également à l’œuvre pour faciliter l’intégration dans la nouvelle société. Dans le cas de la mère de Pedro, c’est le réseau religieux qui lui sert de boussole : « Ma mère n’avait pas d’amis, elle avait donc besoin de sa religion : ses rituels de valorisation de soi, la sédation de ses peurs face à une société qui se servait d’elle pour nettoyer ses saletés, mais qui la considérait elle-même comme une saleté » (p. 338). La religion sera d’ailleurs un objet important de discorde entre Pedro et sa mère. Il considère les pratiques religieuses de sa mère comme des superstitions antillaises (p. 339). « Tout le mépris que je ressentais pour la religion de ma mère était prêt à jaillir » (p. 341).

Et pourtant… la réussite

Malgré un parcours scolaire rempli d’embuches, le roman se termine sur une note positive. Comme le dit Pedro, après dix ans « durant lesquels je me suis demandé s’il y avait un sens à la vie » et qu’il avait l’impression que les années passées à Montréal avaient été un plongeon dans la merde (p. 417), il obtient un bac de McGill et par la suite une maîtrise et un diplôme en éducation. Il réalise que sa mère a tout sacrifié pour son éducation.

L’histoire du roman De glace et d’ombre se passe dans les années 1970. Il raconte la difficile intégration des jeunes Noirs dans le milieu scolaire. Cette dure réalité ne concerne pas que les jeunes Noirs de la Caraïbe anglophone, comme ce fut le cas de Pedro en provenance de Saint-Vincent, mais aussi des jeunes Haïtiens. Dans Le jeune haïtien et l’école québécoise (Centre de recherches caraïbes, Université de Montréal, 1981), Charles Pierre-Jacques documente bien le racisme à l’école subi par les jeunes Haïtiens et les violences de gangs entre Blancs et Noirs. Plus de trente ans plus tard (2011), un rapport de la Commission des droits de la personne de la jeunesse (CDPDJ) confirme la persistance du racisme à l’école[vi].

Victor Piché, 18 août 2021


[i] On l’a vu avec le roman de Lawrence Hill, Aminata (voir ma chronique dans https://dynamiques-migratoires.chaire.ulaval.ca/chroniques-litteraires/)
[ii] Ce sera également le cas pour les personnes d’origine chinoise.
[iii] Voir mon article « Politique d’immigration et immigration en provenance de la Caraïbe anglophone au Canada et au Québec, 1900-1979 ». Canadian Ethnic Studies/Études ethniques au Canada, XV, 2, 1983, pp. 1-24 (avec Micheline Labelle et Serge Larose).
[iv] Voir Le quartier Côte-des-Neiges : les interfaces de la pluriethnicité (dir. D. Meintel, V. Piché, D. Juteau et S. Fortin, L’Harmattan, 1997).
[v] Les liens entre race et sexe ont fait l’objet de plusieurs analyses : voir par exemple David Austin, Nègres noirs, nègres blancs : race, sexe et politique dans les années 1960 à Montréal (Lux Éditeur, 2015). Sean Mills aborde également les liens entre race et sexualité dans son livre Une place au soleil : Haïti, les Haïtiens et le Québec (Mémoire d’encrier, 2018).
[vi] CDPDJ, Profilage racial et discrimination systémique des jeunes racisés : rapport de la consultation sur le profilage racial et ses conséquences (2011). Voir aussi le chapitre « Faillite éducationnelle : le racisme anti-Noir.e.s dans le système scolaire » dans NoirEs sous surveillance de Robyn Maynard (Mémoire d’encrier, 2017).