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Chronique 2.3

Série 2 : Histoires de l’immigration des populations noires

La Petite-Bourgogne et la communauté noire des années 1940 : une histoire oubliée

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Mairuth Sarsfield, No Crystal Stair (Women’s Press, Toronto, 2004, originalement publié en 1997)


« Il faut être aussi bon que les Blancs,
mais elle savait qu’il fallait être meilleur
pour être considéré égal — dans
la vie réelle comme dans les attentes. »[i] (p. 231)

« … quand tu es une minorité ici au Canada, il est facile
de développer un sentiment d’infériorité. Je ne veux pas
que mes filles deviennent des victimes de la stupidité
ou de la bigoterie ouverte des autres personnes.
Comment puis-je les aider à grandir avec la confiance en soi
et la fierté quand être de couleur veut dire
être en bas de l’échelle ? »[ii] (p.178)

Presque chaque jour, je croise la rue des Seigneurs dans le quartier de la Petite-Bourgogne. J’ignorais que ce quartier avait eu une vie très mouvementée dans les années 1940. J’étais loin de soupçonner que dans ces années, quelques familles noires anglophones y vivaient. Le roman No Crystal Stair de Mairuth Sarsfield nous révèle un aspect complètement absent de l’histoire de l’immigration au Québec, soit celle de l’immigration noire anglophone au Québec avant les années 1960 et son lien avec les emplois de portiers dans le chemin de fer. L’écrivaine nous plonge également en plein cœur d’une période fascinante de l’histoire de Montréal liée à la prolifération des boîtes de jazz dans la Petite-Bourgogne[iii].

Dans une certaine mesure, le silence sur cette immigration noire anglophone peut être lié à la faiblesse des effectifs en présence. Selon nos estimations, dans les années 1930 et 1940, le flux migratoire en provenance de la Caraïbe anglophone au Canada dépassait rarement un effectif de 50 par année, soit moins de 1 % de l’immigration totale[iv]. Le recensement de 1941 dénombre au Québec moins de 1000 personnes originaires de la Caraïbe anglophone ; nous sommes dans la période d’exclusion raciale inscrite dans la politique d’immigration canadienne.

Mais l’argument statistique seul ne saurait tout expliquer. Comme on le constate dans le roman de Mairuth Sarsfield, il y avait bel et bien une communauté noire anglophone concentrée dans un quartier populaire de Montréal dans les années 1940. Ce roman lève le voile sur l’invisibilité (!) de cette immigration dans l’histoire nationale du Québec.

L’histoire racontée dans « No Crystal Stair » est celle de Marion Willow et de ses trois filles, auxquelles elle consacre sa vie pour leur offrir un avenir meilleur que le sien. Elle pratique un vieux dicton africain qui dit que lorsqu’une femme a faim, elle demande que ses enfants soient nourris (p. 237). L’exergue ci-haut récapitule bien la ligne de vie de cette mère de famille ouvrière noire : réussir à faire grimper ses filles dans l’échelle sociale, mais comme le souligne le titre, l’échelle à franchir n’est pas faite de cristal. Il faut savoir que le titre fait référence à un poème de Langston Hughes qui commence par la phrase « Life for me ain’t been no crystal stair… » (« la vie pour moi n’a pas été une échelle de cristal »)[v].

C’est dans le quartier de la Petite-Bourgogne que se déroule la vie de la famille Willow. Le choix de ce quartier ne s’est pas fait par hasard. C’est le quartier des chemins de fer, un des seuls endroits où les Noirs pouvaient se faire engager comme portiers Pullman (du nom de George Pullman qui recherchait d’anciens esclaves pour travailler sur ses voitures-lits). Quant aux femmes, comme c’est le cas de Marion Willow, elles travaillaient soit comme domestiques pour des familles riches ou comme préposées au ménage dans des résidences de personnes âgées de Westmount. D’autres étaient employées comme serveuses dans les nombreux bars de jazz qui proliféraient dans le quartier.

La rue des Seigneurs à l’époque (nous sommes en 1942) était typique du quartier avec ses triplex en briques rouges et escaliers extérieurs. Il ne reste rien de tout cela aujourd’hui, car presque tout le quartier fut démoli dans les années 1960-1970 pour faire place à des condominiums uniformes qui chassèrent une bonne partie de la classe ouvrière[vi].

Les origines de ce courant migratoire sont fort hétérogènes : la plupart sont venues du sud des États-Unis, des Caraïbes et un peu de la Nouvelle-Écosse. Face à l’adversité, ces groupes se sont réunis autour d’institutions religieuses comme l’« Union United Church » et le « Protestant Children’s Service Center ». D’autres organisations jouèrent également un rôle clé dans l’intégration des familles du quartier comme le « Negro Community Center » et la « Universal Negro Improvement Association ». La vie se passe essentiellement entre Noirs. Les relations avec les Blancs sont quasi inexistantes et les seuls contacts sont de nature marchande : le vendeur de glace, l’épicerie Vachon, le service de livraison Dionne, la maison funéraire Perrier. Comme le dit l’historien Steven High « Montréal faisait partie intégrante du monde noir de l’Atlantique, avec des liens étroits avec Harlem, Chicago, les Caraïbes et même l’Afrique  »[vii]. Les références littéraires font appel aux œuvres africaines-américaines comme celles de Frederick Douglas et W.E.B. Du Bois[viii].

Une organisation est particulièrement importante d’un point de vue historique et politique : il s’agit de la « Brotherhood of Sleeping Car Porters » de Chicago (p.146). L’un des personnages du roman, appuyé par cette organisation, tente de syndicaliser les portiers (p. 197). Il sera congédié et, au nom de l’intégration, les patrons des chemins de fer projetteront d’engager des ex-militaires blancs comme portiers Pullman, visant ainsi à briser le monopole des Noirs et leur syndicat (p. 239).

La situation des familles noires anglophones de la Petite-Bourgogne se caractérise par la pauvreté et le racisme. Classe et race sont les deux fondements inextricablement interreliés de la vie quotidienne de ces familles ouvrières. Les relations de classes se manifestent surtout entre patrons blancs et travailleurs et travailleuses noires. Ainsi, Marion travaille comme domestique chez Madame Laroche qui demeure dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce. Les seules allusions sur ce qui se passe dans la société québécoise proviennent de cette relation. Madame Laroche, par exemple, est très nationaliste et fait le parallèle entre les Français au Canada et le sort des Noirs aux États-Unis, utilisant le fameux « nègres blancs » de Pierre Vallières (p.1). Elle peut se montrer aussi très mesquine avec ses sous. Lorsqu’un jour, Marion doit amener ses deux filles malades au travail, Madame Laroche déduit de sa paye le coût de la nourriture des enfants (elle gagne 12 $ par semaine).

Par ailleurs, le nationalisme de Madame Laroche est fortement teinté de féminisme, car elle affirme que la survie des Canadiens français face à l’attitude de supériorité et de paternalisme des Anglais au Québec passe par la lutte des femmes : « Notre jubilation viendra lorsque la moitié des membres de la Cour Suprême sera des femmes »[ix] (p. 233). C’est pourquoi elle insiste fortement auprès de Marion sur l’importance du vote des femmes. Mais cette dernière est réticente à exercer son droit, car elle fut déjà mise en prison lors d’un suffrage, sous prétexte d’avoir frauduleusement voté deux fois (p.237). Elle rajoute : « C’est O.K. si c’est Madame Thérèse Casgrain. (…) Mais pour les gens de couleur — qui va venir à leur rescousse lorsqu’ils nous jettent en prison pour avoir osé voter ? » [x](p. 236).

Enfin, le thème dominant de ce roman demeure le racisme au quotidien, racisme qui affecte toutes les sphères de la vie des familles noires du quartier, que ce soient les « blagues racistes », le profilage policier, le refus d’embaucher des femmes noires par les grands magasins à rayons comme Ogilvy, le refus d’être servi au restaurant, les insultes comme « niggerblack » (on pense ici au monologue d’Yvon Deschamps), les allusions à Tarzan, aux singes et au cannibalisme.

« Vous devriez entendre ce que les gens disent au travail au sujet des gens de couleur. Ils les méprisent. Ils ne les connaissent pas et pourtant ils les regardent de haut »[xi] (p.51).

Les effets les plus dévastateurs d’un tel climat de discrimination et de racisme touchent particulièrement les jeunes qui sont peu attirés par l’éducation. Ils voient bien que l’on refuse aux hommes instruits des emplois pour lesquels ils sont compétents. Les jeunes ont perdu confiance dans l’éducation : « Christ, quand l’éducation a-t-elle apporté du bien ? Regarde ton oncle, ou Patterson — ou Monsieur Mill. Ils sont venus de Trinidad avec une bonne éducation et ça les a menés où ? Non, ils ne veulent pas vraiment d’immigrants ici pour leur donner de la compétition »[xii]. (p. 60)

Ce roman m’a beaucoup rappelé Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy. L’histoire se passe au même moment dans le quartier Saint-Henri adjacent à la Petite-Bourgogne. Il s’agit également d’histoires de familles ouvrières aux prises avec des conflits de classes. Dans les deux cas, la vie se passe dans un environnement ségrégé, les Noires anglophones restant entre eux comme le font les Canadiens français. Il est d’ailleurs frappant que dans Bonheur d’occasion on ne retrouve aucune référence à un personnage noir alors que juste à côté vivent des centaines de familles noires et que les personnages du livre de Gabrielle Roy traversent souvent les gares (Windsor et Bonaventure) autour desquelles vivaient ces familles.

Finalement, Marion Willow aura réussi dans le projet qui la tient le plus à cœur, celui d’élever des filles « fortes », en particulier en leur permettant d’accéder à des études supérieures. Ses dernières paroles, elles les prononcent dans un restaurant du Quartier Chinois, en portant un toast à ses trois « trésors précieux » « qui, quelle que soit la difficulté de grimper, seront toujours là, au sommet des marches de l’échelle » (p.246). Message d’espoir donc.

Victor Piché, 23 juin 2021


[i] Ma traduction de « You have to be as good as white folks, but she knew you had to be better to be considered equal—in reality as well as in expectation ».
[ii] Ma traduction de « … when you’re a minority here in Canada, it’s easy to develop a sense of inferiority.  I don’t want my girls to become victims of other people’s stupidity or outright bigotry. How can I help them to grow up with self-confidence and pride when to be coloured is to be at the bottom of the ladder? ».
[iii]  Voir le livre fascinant de John Gilmore, Une histoire du jazz à Montréal (Lux, 2009).
[iv] Voir mon article « Politique d’immigration et immigration en provenance de la Caraïbe anglophone au Canada et au Québec, 1900-1979 » dans la revue Études ethniques au Canada, vol. XV, no 2, 1983, pp. 1-24 (avec Micheline Labelle et Serge Larose).
[v] Je n’ai pas trouvé de traduction française de ce poème du grand poète noir américain.
[vi] Steven Hill, dans une rare histoire du quartier, mentionne qu’il s’agit du premier quartier multiethnique de Montréal : voir Steven High, « Little Burgundy: The Interwoven Histories of Race, Residence, and Work in Twentieth-Century Montreal », Revue d’histoire urbaine, vol 46, no. 1, 2017, p. 23–44
https://www.erudit.org/en/journals/uhr/1900-v1-n1-uhr04514/1059112ar/
[vii] Steven High cité dans la note 6.
[viii] Ce sont deux auteurs africains-américains très connus pour leur militantisme, l’un contre l’esclavagisme (Douglass) et l’autre comme sociologue des droits civils (Du Bois).
[ix] Ma traduction de : Our jubilation will come when half the members of the Supreme Court of Canada are women! »
[x] Ma traduction de : « It’s okay when your Madame Thérèse Casgrain campaigns. But people of colour—who’s going to rescue us when they throw us in jail for daring to vote? ».
[xi] Ma traduction de : « You should hear what people at work say about coloured people.  They despise them. They don’t know them, yet they look down on them ».
[xii]  Ma traduction de : « Christ, what good does education ever do?  Look at your uncle, or Patterson—or Mr. Mill. Came from Trinidad with good education and where did it get them? Na, they don’t really want no immigrants here to give ’em competition ».