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Chronique 2.2

Série 2 : Histoires de l’immigration des populations noires

« Les silences de l’histoire et les raisons du cœur »[i] :
un cri virulent contre les effets dévastateurs de l’esclavage et du patriarcat sur les femmes noires

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Marie-Célie Agnant, Le livre d’Emma (Éditions du remue-ménage, 2019 ; édition originale 2001)


« Vivre dans une peau de négresse,
c’est vivre en permanence
dans une nuit sans étoiles… »
(p. 106)

Les récits sur la traite des esclaves sont nombreux (films, documentaires, romans, etc.). Dans ces récits, ce sont les faits, les évènements, les conditions de vie et les violences physiques et sexuelles qui sont à l’avant-plan. La dimension psychologique des effets de l’esclavage est en ce sens souvent absente. Le roman de Marie-Célie Agnant, Le livre d’Emma, nous plonge pour sa part en plein cœur de l’univers troublé et troublant d’Emma, peinant à raconter les séquelles toujours présentes de l’esclavage pour les femmes noires. Nous entrons ici dans le monde intérieur d’un personnage, dans la vie intime d’une femme, dans ce que Christiane Ndiaye, dans la Préface du livre, appelle « les raisons du cœur ».

Emma, d’origine haïtienne, est internée dans un hôpital psychiatrique de Montréal. C’est par l’intermédiaire de Flore, l’interprète recrutée par le médecin traitant, que nous pénétrons dans l’intimité d’Emma. C’est l’expérience douloureuse de l’esclavage qui est au cœur des propos d’Emma. Ce roman est ainsi incompréhensible si l’on ne considère pas le passé esclavagiste vécu par de nombreuses femmes noires : « … je veux parler du temps des négriers et de la canne… On nous échangeait contre les armes à feu, contre les pierres à fusil, contre les armes blanches, l’alcool, les métaux » (p. 28).

La parole d’Emma est particulièrement virulente quand il s’agit de la condition des femmes : « Il fallait, je vous le dis, de la bonne sueur de négresse pour féconder la canne, le coton, le tabac ; son ventre, pour porter les bras qui servaient à couper cette canne et récolter le coton ; son sexe pour noyer la rage et la violence de toutes les brutes, Nègres ou Blancs [ii]» (p. 28-29).

C’est de porter ce passé esclavagiste qui la rendra folle : « Avec leurs grands mots, ils prétendent aujourd’hui étudier les manifestations de la folie chez les négresses. Cependant, ils refusent de savoir ce qui se passait sur les négriers et dans les plantations » (p.31-32). « Il n’est pas étonnant qu’au bout du tunnel nous guette la démence, et c’est alors que nous détruisons notre propre chair, parce que nous tremblons pour elle, nous savons ce qui l’attend » (p. 106). « Le mal dont souffre ta mère vient de loin. Il coule dans nos veines, nous l’ingurgitons dès la première gorgée du lait maternel » (p. 107).

Si on devait s’en remettre à une seule phrase pour résumer le roman, ce serait que finalement, sa « folie » est celle de toutes les femmes noires esclaves qu’elle prend sur elle : « Nous sommes plusieurs vraies négresses dans cette aile. Nous nous saluons ainsi de temps à autre. Nous hurlons pour toutes celles à qui on refuse le droit de se faire entendre » (p.64).

Elle s’en prend aux livres d’histoire dans lesquelles « … l’histoire est tronquée, lobotomisée, excisée, mâchée, triturée puis recrachée en un jet informe… Ainsi, eux seuls continueront à écrire pour nous, pour qu’on ne sache pas que déjà sur les bateaux ils nous volaient et notre corps et notre âme » (p. 26).

Un thème qui revient constamment est le peu de poids qu’occupe la parole des femmes noires : « … il ne sert à rien de se battre contre sa peau de négresse, c’est comme vouloir changer la peau de l’océan » (p. 28). « N’oublie jamais, Flore, une femme qui parle, crie et hurle en vain faut autant de bruit qu’un nuage. Mieux vaut avaler sa langue, crois-moi, comme le faisaient nos grand-mères sur les bateaux » (p. 105)

Ses descriptions des scènes de viols, de violences sexuelles et de cruauté sont difficiles à lire, voire insoutenables : « En ce temps-là, sous l’œil du colon, maître de la plantation, le commandeur leur ordonnait à coups de fouet de saillir les femmes les unes après les autres. En ce temps-là, on menait les nègres à forniquer comme on mène les bêtes à l’abreuvoir » (p. 72). Si les femmes résistaient à ces attaques, elles étaient jetées « dans un trou imbibé de sirop de canne en attendant que les fournils fassent leur travail » (p.74).

Lors de son séjour en France, Emma rédigea une thèse de doctorat dans laquelle elle voulait décrire l’insoutenable exploitation des esclaves noires. Lors de ses recherches, elle arrêtait « les passants, des ivrognes le plus souvent, pour leur demander s’ils savaient combien de sucre, combien de sang, combien d’esclaves, combien de lait de négresse il avait fallu pour construire une seule ville d’Europe » (p. 115). Mais on ne l’a pas cru. La thèse fut refusée par le jury. Selon Flore, on touche ici à l’essence même du drame vécu par Emma (p. 67).

Toutes ces histoires, c’est grâce à la mémoire des femmes qu’elles sont racontées, de Malayida, son arrière-arrière-arrière-grand-mère à Rosa, sa mère : « Qu’y a-t-il de pire qu’un corps de femme sans mémoire, Emma ? me demande Marie ce soir-là. Petite, dit-elle, avant longtemps, je m’en irai. Mais, après moi, tu transmettras cette mémoire » (p. 128).

Comme il s’agit d’un roman axé sur la vie intime, tout se passe à l’intérieur ; dans la chambre d’hôpital et dans sa mémoire. Le lieu géographique (Montréal) se perçoit en filigrane, en fait c’est la présence du Fleuve qui nous rappelle constamment que nous sommes à Montréal : « Emma contemple le Fleuve, comme si elle voulait mettre en place un puzzle. Des morceaux de glace flottent à la surface de l’eau. Elle paraît avoir oublié le temps, elle nous a oubliés et égrené des mots que ma voix reprend en écho… Lorsque je la quitte ce jour-là, je me rends compte qu’elle ne fait que décrire, encore et encore, ce qu’elle appelle le bleu du Grand-Lagon » (p. 23).

L’allusion au fleuve revient presque à chaque page, mais ce n’est qu’à la fin du roman que l’omniprésence du fleuve prend tout son sens. En effet, Emma finira par quitter sa chambre d’hôpital pour se fondre dans le Fleuve : « Son âme a rejoint le fleuve pour entreprendre le voyage de retour » (p. 156). Elle a ainsi repris la route des grands bateaux.

Victor Piché, 16 juin 2021


[i] Titre de la Préface écrite par Christiane Ndiaye, professeure au Département des littératures de langue française, Université de Montréal.
[ii] Comme quoi le système patriarcal traverse toutes les frontières. Cela me rappelle deux romans « féministes » africains-américains, l’un de Zora Neale Hurston (« Their Eyes Were Watching », 1937 ; en français « Mais leurs yeux dardaient sur Dieu, 2018) et l’autre d’Alice Walker (« The Color Purple, 1982 ; en français La couleur pourpre, 1986). Ces deux romans critiquent vivement la société noire patriarcale. Pour en savoir plus, voir le livre remarquable de Pierre-Saint-Arnaud, In the Land of the Free : le paradoxe racial à travers le roman social africain-américain (Presses de l’Université Laval, 2012).