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Chronique 2.11

Série 2 : Histoires de l’immigration des populations noires

Le racisme systémique à l’œuvre :
quand la littérature vient en aide à la science

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Mensah Hemedzo, Dites-leur que je suis québécois (Éditions de l’Homme, 2019)


« J’ai tout enduré, refusant de faire des vagues,
parce que j’avais peur de payer les pots cassés lors de mon évaluation.
Le “bon immigrant” qui fait comme s’il n’a rien entendu,
qui sourit comme un imbécile aux blagues teintées de préjugés racistes
ou qui s’éloigne pour dissimuler la colère. »
(p. 108)

« C’est ainsi que j’ai été sacrifié sur l’autel
de la solidarité entre collègues…
Je ne m’étais jamais senti aussi humilié… » (p. 83)

Dans La Presse du 28 septembre dernier, la journaliste Fanny Lévesque rapporte les propos de M. Legault niant l’existence d’un système raciste lors de son passage à l’Éducation. Celui-ci aurait intérêt d’ajouter à sa liste de lecture le livre de Mensah Hemedzo, Dites-leur que je suis québécois (Éditions de l’Homme, 2019), qui documente le racisme systémique dans le système d’éducation à l’époque de son passage. Il y verrait peut-être ce qu’il n’a pas vu : un immigrant hautement qualifié, francophone, aimant le Québec, incapable de percer le mur du système d’éducation.

Depuis de nombreuses années, nos travaux statistiques démontrent les effets de la discrimination sur l’intégration économique des immigrants et des immigrantes. Compte tenu des limites en termes d’informations disponibles, il est difficile de dépasser le constat voulant que certaines origines nationales soient significativement défavorisées sur le marché de travail[1]. Par contre, au niveau de l’explication de ces différences, ces travaux laissent dans l’ombre les mécanismes précis à la base de cette discrimination. Grâce au livre-témoignage de Mensah Hemedzo, il est possible de voir à l’œuvre les nombreux obstacles érigés par les institutions scolaires (et leurs responsables) qui, au final, rendent l’accès à l’emploi fort difficile, voire même impossible, pour l’immigrant qu’il est.

Au départ, le contexte est typique : en 2009, Mensah Hemedzo doit quitter son pays, le Togo, suite aux répressions sanglantes du régime dictatorial de Faure Gnassingbé (fils de l’ancien dictateur Eyadema). « L’intervention de la milice a été une décision stratégique payante pour la dictature congolaise. Elle marquera un tournant dans le rapport de force entre le peuple et le pouvoir en place » p. 27).

Arrivé en France, il entreprend des études de maîtrise en littérature tout en devenant enseignant. Mais ce qu’il souhaite vraiment, c’est de partir s’installer au Québec, par « amour pour la Belle Province ». « Sur cette terre, mes rêves déploieraient enfin leurs ailes, loin des présidents à vie. On la disait sans barbelés, sans bruits de guerre, sans milice et sans populisme de droite. Un pays aux multiples possibilités où les descendants des anciens immigrés voyaient dans les nouveaux arrivants non une menace, mais une possibilité de croissance économique et de progrès social » (p.11). Ce qui l’amène à affirmer : « Le consensus politique et social au sujet de l’accueil des immigrants était une douce musique à mes oreilles » (p. 33) ;

D’une certaine façon, on pourrait parler de Mensah Hemedzo comme d’un candidat « idéal » à l’immigration, puisque ses qualifications personnelles satisfont quasi parfaitement les besoins du Québec tels qu’exprimés par le ministère de l’Immigration. En effet, à cette époque (2009), le site internet du ministère fait la promotion de l’immigration dans le secteur de l’éducation en parlant d’un moment opportun pour les aspirants enseignants compte tenu des départs massifs à la retraite dans ce secteur (p.14). Quant au candidat, il est francophone, qualifié, a de l’expérience dans l’enseignement et est donc admis comme travailleur sélectionné par le Québec.

Une fois sur place, commence pour Mensah Hemedzo une longue course à obstacles qu’il ne remportera malheureusement pas. Même si ses amis togolais lui conseillent d’aller dans une autre province (e.g. en Ontario ou en Saskatchewan) — où le processus de requalification est beaucoup moins long, disent-ils — fort de ses diplômes et de l’éminence de sa soutenance de thèse de doctorat, il demeure convaincu qu’il pourra valider des crédits pour réduire sa formation en pédagogie de quatre à un an (p. 50). De plus, il tient à vivre en français au Québec. Ainsi il choisira de s’inscrire au baccalauréat en enseignement à l’Université du Québec en Outaouais (UQO), d’une durée de deux ans plutôt qu’à celui de l’Université d’Ottawa qui ne dure que neuf mois (p. 67).

Sur le site officiel du département des sciences de l’éducation de l’UQO, il découvre le projet passerelle indiquant que l’université peut soustraire pour un étudiant l’obligation de suivre des cours pour lesquels, preuve à l’appui, il possède déjà les connaissances, jusqu’à concurrence du deux tiers des crédits du programme de baccalauréat (p. 79). Dans les faits, seuls 35 crédits lui seront reconnus. Devant sa protestation, on lui répond : « … comme responsable du module, ma crainte est que le ministère de l’Éducation refuse de vous accorder le brevet d’enseignement si on vous reconnaissait jusqu’à soixante crédits » (p. 80). Le responsable n’est pas prêt à prendre ce risque « car un rejet de votre demande de brevet par le ministère mettrait en cause la rigueur de notre processus de reconnaissance des acquis. Notre capacité de jugement en tant qu’université et notre réputation seraient compromises » (p. 80). Voilà comment fonctionne le « système », sur le terrain, loin de l’Assemblée nationale et loin du bureau du ministre de l’Éducation.

Mensah Hemedzo fait face à plusieurs formes de racisme dans le milieu scolaire, ce que l’on appelle parfois le racisme au quotidien comme se faire traiter d’« estie de Noér » par la mère d’une élève (p. 104), mais, dit-il, il peut surmonter ce genre de racisme basé sur les préjugés par le dialogue. Par contre, il se sent démuni face au racisme du système. On lui suggère de porter plainte, mais, répond-il : « Vous croyez qu’une direction d’école m’embauchera à l’avenir si je fais ça ? — Non. — Voilà, tout est dit » (p.106). « J’ai tout enduré, refusant de faire des vagues, parce que j’avais peur de payer les pots cassés lors de mon évaluation. Le “bon immigrant” qui fait comme s’il n’a rien entendu, qui sourit comme un imbécile aux blagues teintées de préjugés racistes ou qui s’éloigne pour dissimuler la colère » (p. 108).

Le racisme ne serait pas systémique s’il était le lot de quelques personnes, qui seraient éventuellement dénoncées et sanctionnées. C’est lorsqu’on le retrouve tout au long de la chaine d’embauche que l’on peut parler de « système ». Voici une liste non exhaustive des mécanismes qui constituent des freins à l’embauche dans le système d’éducation tels que vécus par l’auteur :

  • les règles d’accès aux emplois en enseignement qui dévaluent systématiquement les compétences et obligent de longues études ;
  • la culture organisationnelle qui donne la préférence aux natifs sur les immigrants, comme lui répond un responsable : « C’est normal que les employeurs choisissent les Québécois d’abord. Ce à quoi répond l’auteur : — Mais je suis Québécois ! » (p. 137) ;
  • le processus d’embauche arbitraire : malgré des évaluations positives, malgré qu’il ait suivi le processus d’embauche, qu’il soit sur la liste des priorités et qu’il doit être engagé avant toute personne externe, il n’est pas choisi. Alors pourquoi l’injustice, proteste-t-il ? Réponse : « L’embauche des enseignants est laissée à la discrétion des directions d’école. Nous, aux ressources humaines, nous n’avons pas le pouvoir de leur imposer les personnes de la liste d’attente ou de priorité » (p. 114) ;
  • peu d’appui du syndicat qui lui conseille « de faire profil bas » et de négocier pour qu’on lui accorde une seconde chance : « Elle a continué en m’informant que les directeurs d’école se parlaient entre eux et qu’il valait mieux ne pas faire trop de vagues sous peine de me retrouver sur leur liste noire. Elle se demandait même s’il n’était pas trop tard, compte tenu de ma menace de porter plainte devant la coordonnatrice » (p. 118). Parlons-en de la seconde chance. On lui donne un autre contrat de remplacement, alors il fait tout pour réussir : courriel personnalisé aux parents et téléphones — pas seulement quand ça va mal ; crée des liens avec les élèves, les écoute ; rencontres avec sa directrice adjointe pour faire le suivi ; reçoit une superbe évaluation (p. 130). Mais encore une fois, c’est une autre personne qui sera embauchée.

Finalement, il ne peut que constater l’échec, qui l’amène à croire que ce fut une erreur de rester au Québec (p. 140). Il pensa même au suicide (p. 143).   Il s’en sort finalement (après 9 ans) en se trouvant un poste permanent dans le système scolaire d’Ottawa où, dit-il, contrairement à Gatineau, le recrutement était basé sur l’ancienneté (p. 166).

Il dira en conclusion ; « Je veux simplement permettre aux gens de suivre le parcours d’un immigrant sélectionné par le Québec. Et si mon histoire peut inspirer les décideurs à trouver des solutions pour une meilleure intégration des immigrants dans la province, je me sentirai utile » (p. 180). Comme il l’a exprimé à un directeur d’école lors d’un énième refus : « Le problème, ce n’est pas vous, c’est le système en place qui exclut des gens comme moi. Je vous parle de cœur à cœur : le système est injuste » (149).[2]

On peut se demander si un tel témoignage, aussi éloquent soit-il, est unique et donc non représentatif. C’est ici que la « science » peut venir en aide (ou vice-versa) pour dépasser l’expérience personnelle. Dans une étude récente, nous avons suivi sur dix ans une cohorte d’immigrantes et d’immigrants arrivée à Montréal en 2008 (jusqu’en 2017). On peut dire que Mensah Hemedzo appartient à cette cohorte. Nos résultats statistiques indiquent clairement que certains groupes d’immigrantes et d’immigrants recrutés comme travailleurs qualifiés (comme Mensah) n’arrivent pas à obtenir des revenus et des emplois à la mesure de leurs compétences[3]. Le livre de Mensah Hemedzo nous explique pourquoi.

Victor Piché, 5 octobre 2021


[1] Voir entre autres Victor Piché et Jean Renaud, « Un nouveau regard sur la discrimination », dans Meintel, D., Germain, A., Juteau, D., Piché, V. et Renaud, J. (2018), L’immigration et l’ethnicité dans le Québec contemporain, Montréal : Presses de l’Université de Montréal, pp. 59-85.
[2] L’expérience de sa conjointe indique également des problèmes d’intégration similaires dans le système de santé. Rappelons que M. Legault a également été ministre de la Santé à peu près à la même époque.
[3] Voir Charles Fleury, Danièle Bélanger et Victor Piché, « Le temps n’explique pas tout : l’effet discriminatoire de l’origine nationale sur l’intégration économique à Montréal », à paraître en 2021 dans Lechaume, A. et Fleury, C. (eds), Diversités en emploi : Perspectives et enjeux au Québec et au Canada (titre provisoire), Presses de l’Université Laval.