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Chronique 2.10

Série 2 : Histoires de l’immigration des populations noires

Les filières de l’intégration (partie 3) : les conseils pratiques

Lucie Tapsoba Coulibaly :
expliquer le Québec aux autres

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

 


« Leçon 10 : comprendre le plus vite
possible les valeurs du pays d’accueil
et les conjuguer avec les vôtres ».
(p. 44)

Ce qui rend ce petit livre passionnant c’est son utilisation d’histoires de cas concrets. On y suit une série de personnages avec grand intérêt. L’autrice les laisse nous sensibiliser et éventuellement nous convaincre qu’il est possible, voire même avantageux, de faire face aux défis en conciliant les valeurs traditionnelles (celles du pays d’origine, ici l’Afrique) dans une société multiculturelle. Pour arriver à ses fins, elle diversifie ses personnages.

  • Le couple « Robert et Tania » représente le modèle d’intégration qui correspond à la vision de l’autrice, celle de la convergence culturelle qui, selon elle, consiste à adopter une bonne majorité des valeurs canadiennes et québécoises tout en maintenant certaines valeurs du pays d’origine (p. 83).
  • Ibrahim, étudiant, refuse l’intégration, ne valorise que son bagage culturel. Il finira par retourner en Afrique (p. 85).
  • Paul, travailleur en bâtiment, vit une intégration « mitigée », car il doit négocier les différences culturelles avec sa conjointe camerounaise : « … ils cherchent d’abord à s’adapter à la culture de l’autre, plutôt qu’à s’intégrer dans la culture québécoise » (p. 85).
  • Patoin, sans papier, travaille comme saisonnier et doit constamment fuir la police. Il réussit à s’intégrer en épousant Sylvie, son amoureuse.

L’autrice ne cache pas le fait qu’une intégration dans une nouvelle société pose toujours d’énormes défis. L’un de ceux-ci ayant trait aux difficultés provenant de la rencontre entre de deux mondes qui, parfois, peuvent sembler irréconciliables ; le monde des valeurs traditionnelles et celui des nouvelles valeurs, qu’elle résume par le terme « multiculturel ». Par valeurs traditionnelles, Lucie Tapsoba Coulibaly entend essentiellement le bagage culturel africain apporté dans la valise de l’immigrant et de l’immigrante. Par exemple : « Parmi les nouvelles valeurs que découvrent Robert et Tania en Amérique du Nord, la famille nucléaire, la place de la femme, l’autonomie, la liberté et l’indépendance semblent celles qui leur donnent le plus de défis » (p. 61).

De plus, comme pour Dany Laferrière et Boucar Diouf, l’intégration passe par une bonne connaissance de l’histoire du pays d’accueil : « L’intégration exige de l’immigrant de comprendre la culture du pays d’accueil, de connaître son histoire et ses lois » (p. 79).

Comme je l’ai mentionné plus haut, l’autrice opte résolument pour le modèle de la convergence culturelle dont l’objectif est, selon elle, « non pas une juxtaposition des traditions culturelles, mais une convergence des efforts vers la réalisation d’un projet culturel collectif » (p. 79). Elle s’éloigne ainsi du modèle de l’interculturalisme, car, toujours selon elle, ce modèle implique que « … chaque immigrant est invité à s’intégrer dans la culture québécoise dominante et à l’enrichir par ses apports particuliers » (p. 79) [i].

Ce livre est rafraichissant. En cette période de conflits raciaux, ethniques et religieux, où l’impression qu’il est impossible possible de vivre dans la diversité domine, Lucie Tapsoba Coulibaly nous montre le contraire, et elle le fait à travers des histoires concrètes. On sent qu’elle sait ce dont elle parle. D’abord, elle a vécu dans de nombreux pays africains (Burkina Faso, Cameroun, Sénégal, Nigéria, République Démocratique du Congo), aux États-Unis, en Allemagne et maintenant au Canada. Ensuite, la famille multiculturelle, elle connaît cela : en plus d’être devenue transnationale, sa famille a su concilier la mixité ethnique (Bambara et Mossi), religieuse (Islam et Christianisme) et intergénérationnelle (valeurs traditionnelles versus valeurs multiculturelles).

En conclusion, j’aimerais revenir sur l’idée que la vision positive de l’intégration véhiculée par Laferrière, Diouf et Tapsoba Coulibaly pourrait donner l’impression que l’intégration reposerait surtout sur les épaules des immigrants et des immigrantes. On trouve une version « extrême » de cette vision individualiste dans le roman de Jean-Claude Mabiala, La promesse d’un néo-Québécois [ii]. Ce roman se termine par un débat entre Philippe, qui traite ses deux compatriotes originaires du Gabon d’assimilés et les accuse de fermer les yeux sur le racisme latent qui existe au Québec, et Félix, également originaire du Gabon, qui lui répond « Le problème avec toi est que tu vois du racisme partout. Mais le raciste c’est peut-être toi » (p. 136). Puis, il cite le proverbe africain qui dit que « lorsque tu arrives dans un village et qu’au cours d’une soirée de danse ses habitants dansent sur un seul pied au lieu de deux, tu dois en faire autant… C’est l’intégration ! » (p. 136).

Il est légitime de se questionner sur la manière de concilier cette approche, que je qualifierais d’optimiste, avec les débats actuels sur l’existence du racisme systémique. J’aborderai cette question dans la prochaine chronique à propos du livre de Mensah Hemedzo, Dites-leur que je suis Québécois (Éditions de l’Homme, 2019).


[i] Cette perception de l’interculturalisme se rapproche assez bien de celle de Gérard Bouchard dans son livre L’interculturalisme. Un point de vue québécois (Boréal, 2012).
[ii] jcmabiala@globetrottet.net – 2011.