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Chronique 2.1

Série 2 : Histoires de l’immigration des populations noires

L’immigration au temps de l’esclavage

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Lawrence Hill, Aminata (De la pleine lune, 2014)
(2007 pour l’édition originale anglaise The book of Negroes)


« Je compris ce que voulait dire être esclave :
ton passé n’a aucune importance,
dans le présent tu es invisible et,
quant à l’avenir,
tu n’as aucune emprise sur lui » (p.230)

Imaginez que vous marchez dans les rues du Vieux-Montréal dans les années 1800 et que vous y rencontrez une personne de couleur noire, il est fort probable que celle-ci soit une « immigrante involontaire », venue soit dans le cadre de la fuite des esclaves au moment de la guerre d’indépendance américaine, soit après avoir été achetée, probablement à Savannah en Caroline du Sud par un marchand de Montréal. C’est cette histoire que raconte Aminata de Lawrence Hill.

Il convient de faire une courte parenthèse sur l’histoire des populations noires au Québec tellement celle-ci a été évacuée dans les manuels d’histoire en général et dans les récits migratoires d’autre part. De plus, lorsque cette immigration est mentionnée, on la fait débuter dans les années 1960 alors que l’histoire de l’immigration noire au Québec commence avec le régime français et est indissociable de l’esclavagisme. Quand on pense à l’esclavagisme en Amérique, on pense surtout aux États-Unis, au Brésil et aux îles de la Caraïbe, dont Haïti. C’est l’historien Marcel Trudel qui nous a rappelé le passé esclavagiste du Québec (la Nouvelle-France de l’époque). Il en dénombre plus de 4000 à la fin du Régime français (1760) dont un tiers serait des Noirs, les autres étant des membres des Premières Nations[i].

Le courant d’immigration noire le plus important au début de la colonie est rattaché à l’histoire des « loyalistes noirs », ces esclaves qui ont appuyé les Britanniques dans leur guerre contre les rebelles antimonarchiques, avec promesses d’affranchissement et d’émigration vers leur colonie du Canada, surtout la Nouvelle-Écosse, mais aussi le Québec. L’expression « loyaliste noir.» est d’ailleurs controversée, car la raison principale, voire la seule, de vouloir fuir les États-Unis était d’échapper à l’esclavagisme américain que les rebelles voulaient maintenir[ii]. Les esclaves noirs se sont joints aux « royalistes » uniquement pour accéder à la liberté qu’on leur promettait. En d’autres mots, leurs préoccupations n’avaient rien à voir avec une supposée loyauté envers une royauté directement responsable de l’esclavagisme.

L’histoire d’Aminata commence en 1745 dans le petit village de Bayo en Afrique de l’Ouest, pour se terminer à Londres en 1804. Entre-temps, elle fut enlevée, amenée en Caroline du Sud, vendue à un planteur pour ensuite se retrouver à Manhattan (1775) qu’elle quittera pour la Nouvelle-Écosse en 1783.

À l’époque de son enfance dans son village, Aminata vivait déjà sous la menace et la crainte d’être enlevée : « Des villes et des villages entiers étaient murés et gardés par des sentinelles armées de lances aux pointes empoisonnées pour empêcher les enlèvements » (p. 22). Et puis, un jour, des hommes venant d’un autre village tuèrent son père et sa mère et prirent Aminata. Pour plusieurs captifs et captives d’Afrique, l’histoire de leur mise en esclavage commença par des razzias effectuées par des groupes d’hommes africains qui les conduisaient vers la côte atlantique pour ensuite les vendre aux marchands d’esclaves. « Je marchais, parce qu’on m’obligeait à marcher. Je marchais parce que c’était la seule chose à faire. Cette nuit-là, pendant que j’avançais, le dernier mot de mon père résonnait en moi. Aminata. Aminata. Aminata » (p.45).

Une fois sur la côte commence l’étape de la traversée : « Je me retournai pour voir mon pays. Des montagnes se profilaient dans le lointain. L’une d’elles imitait la forme d’un énorme lion. Mais toute la puissance de cet animal était emprisonnée dans les terres. Le lion ne pouvait rien faire pour nous qui voguions sur l’eau » (p. 76).

La situation sur le bateau est indescriptible : « Des hommes et des femmes de l’âge de mes parents devinrent fous pendant ce voyage » (p. 78). « Partout, des hommes étaient étendus, nus, enchainés les uns aux autres et à leurs châlits, gémissant et pleurant. Des excréments et du sang coulaient sur les lattes du plancher, recouvrant mes orteils » (p.86). Bref, durant cette traversée, qui dura un mois, Aminata est témoin de scènes d’horreurs à répétition : les femmes sont violées ; les hommes trop malades ou faibles sont jetés par-dessus bord ; une mère désespérée tue son bébé et se jette à la mer avec lui. « Les prisonniers continuaient de mourir au rythme d’un ou deux par jour » (p. 106).

Une fois arrivée en Caroline du Sud, Aminata est vendue à un planteur et c’est sur une plantation d’indigo qu’elle commence son long périple comme esclave (elle a 12 ans). Ce qui la frappe le plus et qu’elle ne comprend pas très bien au début, c’est de constater ce qu’elle perçoit comme une forme de résignation de la part des Noirs qu’elle rencontre : « Leurs poignets et leurs chevilles n’étaient pas enchainés, mais aucun n’essayait de fuir » (p.137). « La plupart du temps, il n’y avait dans la plantation que cinquante Noirs, sous la garde du régisseur et de ses deux assistants, noirs eux aussi. Il n’y avait aucun toubab (“blanc”) en vue. Pourtant, personne n’essayait de fuir l’île » (p. 159).

Mais elle comprend assez vite que toute tentative de rébellion est sévèrement réprimée. Elle apprend qu’ici en Amérique, elle n’est qu’une Noire : « Si tu es née là-bas, ils disent que tu es une Africaine. Mais ici, ils nous désignent tous de la même façon : nègres ou négros » (p. 152). « Si tu as une mère esclave, t’es esclave..  Si t’as un père esclave, t’es esclave. Si t’as un peu de sang nègre dans toi, t’es esclave, c’est clair comme le jour » (pp. 166-167).

Durant ce long séjour sur la plantation, elle connaîtra de terribles malheurs. Elle sera violée par le propriétaire : « Il possédait déjà mon travail, mais, avec son membre tout raide et gonflé, il allait me posséder tout entière. (…) j’étais incapable de bouger, prisonnière de ma douleur et de ma honte » (p. 198). Elle aura un bébé avec son mari qui lui sera enlevé pour être vendu à un autre propriétaire : « Ce bébé ne t’appartient pas plus que la laine sur ta tête, lança Appleby. Ils sont à moi tous les deux » (p. 218). Elle-même sera vendue à un autre propriétaire où elle deviendra une esclave « domestique ».

Finalement, pour elle, c’est le désespoir total : « À trente ans, je n’avais rien à moi. Pas de fils. Pas de famille. Pas de pays. Et même ma beauté allait bientôt se faner » (p. 266).

Un jour, elle accompagna « son » propriétaire à New York. Elle en profite alors pour fuir et aller rejoindre le quartier des fugitifs (il s’agit de Canvas Town dans le nord de Manhattan).   Nous sommes en 1775, en pleine guerre entre les rebelles et les loyalistes britanniques. Pour les Noirs, y compris les Noires « libres » comme Aminata, la situation devient intenable : « Enhardis par la capitulation des Britanniques, les propriétaires de plantation envoyèrent leurs hommes de main mener des raids dans Canvas Town » (p.334). « Les planteurs qui fournissaient des preuves étaient autorisés à réclamer leurs esclaves en fuite » p. 361.

C’est Aminata qui fut responsable d’inscrire dans un registre[iii] les informations sur les candidats et candidates au départ (il fallait avoir travaillé pour les Britanniques pendant au moins un an). Ce sont des milliers d’anciens et d’anciennes esclaves qui prendront le chemin de la Nouvelle-Écosse, mais aussi du Québec (p. 350).

En Nouvelle-Écosse, même si les esclaves retrouvèrent une certaine liberté, ils expérimentèrent plusieurs formes de racisme. Arrivés au port de Shelburne, les esclaves durent affronter l’hostilité de la population et comprirent rapidement qu’ils n’y trouveraient pas leur place : « On ne sert pas les nègres. (…) Va-t’en. La place pour les gens de ta race, c’est Birchtown » (p. 370). Les promesses d’accès à la terre ne furent pas respectées et pour survivre plusieurs furent obligés de travailler pour les loyalistes britanniques dans des conditions pitoyables, toujours avec la crainte d’être retournés à leurs anciens propriétaires (p. 382). Mais pour Aminata, le malheur ne s’arrête pas là : sa fille est enlevée par un couple britannique et amenée aux États-Unis.

Puis c’est le séjour à Freetown à la Sierra Leone, une autre étape de fausses promesses qui se soldera par un échec : « Personnellement, j’en étais arrivée à la conclusion qu’aucun endroit au monde n’était tout à fait sûr pour un Africain et que, pour un grand nombre d’entre nous, la survie dépendait d’une perpétuelle migration » (p. 451). Même en Afrique, où elle pensait retourner « chez elle », on lui nie son identité : « Tu as la peau de la couleur de quelqu’un qui est né dans ce pays, mais tu es venue avec les toubabs. Tu es une toubab à face noire » (p. 462)[iv].

Vers la fin du roman, la question du rôle des Africains dans le commerce des esclaves est soulevée, comme en témoigne l’échange suivant entre Aminata et une amie Anna-Maria (pp. 480-481) ;

– Anna-Maria ; « Mina, le vol a commencé ici, sur ce continent, avec les Africains qui se capturaient et se pillaient les uns les autres. »

– Aminata : « Pour qui pensez-vous qu’ils se capturent les uns les autres ? »

– Anna-Maria : « Les Africains se livraient au commerce des esclaves longtemps avant que les premiers esclaves soient envoyés aux États-Unis ».

Déjà dans les premières pages, Aminata ne comprend pas que ce soit des Africains qui l’amènent au port. Durant cette longue marche vers la côte, Aminata croyait que les villageois et villageoises qu’elle rencontrait dans les villages viendraient à sa rescousse (p.52). Elle constate aussi que les ravisseurs paient une taxe aux chefs locaux pour avoir le droit de traverser la région. Le rôle des Africains dans le commerce des esclaves, surtout de la part des chefs et des souverains de certains royaumes, est maintenant bien documenté dans les recherches historiques[v]. Évidemment, cela n’explique en rien l’essor considérable de ce commerce suite à l’accroissement fulgurant de la demande d’esclaves pour les plantations d’Amérique. Comme le dit Aminata en parlant des Blancs : « Si vous cessiez de le faire, le marché déclinerait » (p. 492).

Aminata termine sa vie à Londres où elle raconte son histoire et témoigne en faveur de l’abolition de la traite des esclaves, abolition qui sera réalisée en 1808. Au Canada, il faudra attendre le 1er août 1834 pour que soit abolie la traite des esclaves (p. 554).

Le mot commençant par N… : petite histoire d’un titre

Dans sa version d’origine, le roman de Lawrence Hill s’intitulait The Book of Negroes (2007). Pour sa réédition aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande et en Australie, le titre original a suscité une controverse de sorte que le roman a dû paraître sous le titre Someone Knows My Name. Finalement, la version française a contourné la controverse en choisissant comme titre le nom de celle qui raconte son histoire, Aminata.

Victor Piché, 8 juin 2021


[i] Il faut donner à l’historien Marcel Trudel le crédit d’avoir été l’un des pionniers à inscrire l’esclavage dans l’histoire nationale du Québec. Pour une synthèse de ses travaux, voir « Quand les Québécois pratiquaient l’esclavage » dans son livre Mythes et réalités dans l’histoire du Québec (HMH, 2001, chapitre 9). D’autres travaux incontournables sur l’esclavage des populations noires au Québec incluent Daniel Gay, Les Noirs du Québec : 1629-1900 (Septentrion, 2004), Dorothy W. Williams, Les Noirs à Montréal, 1628-1986 (VLB, 1998) et Frank Mackey, L’esclavage et les Noirs à Montréal : 1760-1840 (Hurtubise, 2013). Enfin, même si les titres font référence au Canada, il y a plusieurs sections pertinentes pour le Québec dans le livre classique de Robert Winks, The Blacks in Canada : A History (McGill-Queen’s University Press, 1971) et celui plus récent de Robyn Maynard, NoirEs sous surveillance : esclavage, répression, violence d’État au Canada (Mémoire d’encrier, 2017).
[ii] Voir Robyn Maynard cité dans la note 2, p. 39.
[iii] Le Registre des Noirs est un document historique datant de 1783 et qui établit la liste des « loyalistes noir.e.s » qui embarquèrent à New York à destination de la Nouvelle-Écosse et du Québec pour quitter les États-Unis à l’issue de la guerre d’indépendance américaine. C’est ce document qui donna naissance au titre de la première version du roman de Lawrence Hill, The Book of Negroes (voir encadré).
[iv] Cela nous rappelle l’essai classique de Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs (Seuil, 1952).
[v] Sur le rôle des acteurs africains dans la traite des esclaves, voir Tidiane Diakité, La traite des Noirs et ses acteurs africains du XVie au XIXie siècle (Berg International, 2008). Pour une synthèse récente, voir Catherine Coquery-Vidrovitch, Les routes de l’esclavage : histoire des traites africaines, Albin Michel, 2018.