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Chronique 1.14

Série 1 : Populations autochtones

Des lieux d’effacements aux lieux des reconstructions identitaires : des migrations au cœur des identités autochtones

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Natasha Kanapé Fontaine, Nauetakuan, un silence pour un bruit (XYZ, 2021)

Source : XYZ


« C’est la colère de savoir qu’on a créé des lieux
pour effacer l’existence de mon peuple,
de tous les Premiers Peuples. » (p. 206)

« Je ne comprends pas pourquoi
je ne connais pas chez moi. Qui m’a chassée ? » (p. 136)

« Je dois revenir chez moi.
Je ne peux plus continuer sans connaître ma maison.
Le pays d’où je viens, c’est la Côte-Nord.
Nitassinan, je connais ton nom, tu connais le mien. » (p.134)

Parmi tous les romans que j’ai parcourus afin d’y extraire des fragments de connaissances migratoires, le roman de Natasha Kanapé Fontaine, Nauetakuan, un silence pour un bruit, est celui qui aura le mieux renforcé cette idée selon laquelle les lieux que nous fréquentons, et entre lesquels nous circulons, sont au cœur de nos constructions identitaires. Ces lieux ne sont bien souvent atteints que par une forme ou une autre de « migration ». Dans ce roman, c’est par les déplacements que Monica, une Innue de Pessamit (Côte-Nord), réussit à passer des lieux d’effacements aux lieux des reconstructions identitaires.

Les lieux d’effacements sont désormais bien connus grâce aux nombreux récits autochtones qui furent récemment publiés, ou encore redécouverts. Le lieu d’effacement tant condamné est celui des pensionnats. Monica n’a pas connu la vie dans un pensionnat, mais, lors de son retour à Pessamit, son village natal, elle apprend que sa grand-mère y est allée. Sa tante, qu’elle interroge sur l’expérience de sa mère, refuse d’en parler. La recherche de Monica sur les pensionnats la trouble profondément. Elle dira : « Les pensionnats nous ont brisées toutes les trois, une génération après l’autre » (p, 192). Et plus loin : « Les gens qui ont imaginé ce projet monstrueux n’ont pas réussi, mais, dans certains cas, ils sont parvenus à broyer des vies entières et combien d’autres encore ? Combien étaient promises à l’amour, à la tendresse, et n’y ont pas eu droit ? » (p. 206).

Une autre forme radicale d’effacement identitaire fut l’émigration hors du village ancestral. Monica est née à Pessamit, mais fut élevée par sa mère à Forestville, dépouillée ainsi de sa culture autochtone. Elle passera par la suite une bonne partie de sa vie à Montréal, ignorant à peu près tout de ses origines. Lors d’une rencontre avec d’autres Autochtones, elle avouera que : « Ça la trouble d’avoir autant de mal à participer à ces conversations, de réaliser qu’elle ne connaît vraiment pas grand-chose à son propre peuple, encore moins aux autres. Elle blâme pour ça sa mère, qui a bâti autour de leur duo des murs la coupant de toute possibilité de faire plus de camarades — et encore moins des amis innus ! » (p. 56).

Sa rencontre avec Katherine, une amie autochtone, l’amènera, de découverte en découverte, à reconstituer son identité. Elle réalise à quel point on lui a caché son histoire : « On m’a fait croire que je n’aurais pas dû exister, que je n’aurais pas dû vivre. (…) On m’a volontairement caché mon histoire et on m’a séparée de mon identité. Je ne savais même pas qu’Innu veut dire être humain. Les êtres humains, déshumanisés, ont vécu le pire du pire qui puisse exister » (p. 238).

C’est d’abord à travers l’art (elle étudie en histoire de l’art) qu’elle ira de découverte en découverte. D’abord à Montréal, au Musée d’art contemporain, en visitant l’exposition d’une artiste anichinabée. Elle y découvre l’existence d’une femme béothuk capturée par des colons anglais et y voit « Des noms de femmes. Des femmes jamais retrouvées. Assassinées, disparues. Des femmes manquantes » (p. 17). Par la suite, à Vancouver, elle prend connaissance de l’existence d’artistes issus des nations de l’Ouest (Tsimshian, nation sqamish). Enfin, c’est à Mexico-Tenochtitlan qu’elle prendra conscience de la grande histoire de l’empire aztèque : « Comment était-il possible qu’on ne lui ait jamais parlé de cette civilisation, dans aucun des cours d’histoire qui ont fait partie de son parcours scolaire ? » (p. 112).

Vancouver et Mexico jettent les bases de la reconstruction identitaire de Monica. Mais c’est le retour dans son village qui complètera cette tâche[i]. Comme elle le dit : « Je dois réapprendre à appeler “chez moi” la terre qui m’a vue naître. Retourner dans le village de mon enfance. Le village de ma mère et de ma grand-mère. Réapprendre à connaître ma famille. À reconnaître les visages de mon peuple. Retourner chez moi. Sinon, je ne peux avancer. » (p. 135)

Le retour aux sources s’effectue entre autres par le passage obligé dans les terres ancestrales : « Quand les Innuat retournent dans les terres, le cycle de la vie peut reprendre son cours. Il a arrêté de battre avec la création des réserves et la construction des barrages. Même si nous l’oublions, le territoire ne nous oubliera jamais. Il attendra toujours notre retour » (p. 243).

Montréal, Vancouver, Mexico, Pessamit, voilà autant de lieux et d’espaces de rencontres avec ses origines.   Mais elle est partie de loin :

« Je suis venue de loin.
Pour poser le pied sur le rocher. La rivière est mon berceau.
Mon esprit est désormais en paix. Rien ne peut plus me faire
douter de qui je suis.
Ma grand-mère peut fermer les paupières.
Ma mère peut dormir.
J’ai avalé l’orage. »
(p. 242)

Natasha Kanapé Fontain est une poète reconnue. Nauetakuan, un silence pour un bruit est son premier roman. Mais sa poésie y est omniprésente. Le roman se termine par un long chant qui nous fait pénétrer dans l’univers troublant de l’histoire des peuples autochtones, histoire dont ils et elles veulent se libérer. En voici un court extrait :

« Libère-nous
Libère-nous de la douleur des pensionnats
Libère les enfants enterrés sous le sable
Libère les corps perdus dans les forêts
(…)
Libère nos esprits
De l’aliénation, du mépris
Apaise l’esprit de nos parents
De nos grands-parents
Des ancêtres
Apaise l’esprit de nos enfants… »
(p. 247-248).


[i] Le thème du « retour aux sources » est récurant dans les romans autochtones dont j’ai parlé dans mes chroniques. Voir en particulier la chronique 1.4 « Le retour aux sources et la quête identitaire », à propos du roman de Naomi Fontaine, Kuessipan.