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Chronique 1.13

Série 1 : Populations autochtones

« J’arrive pas à comprendre tout cela[i] » : la migration nord-sud et l’itinérance autochtone à Montréal

Avertissement : Dans les titres de livres et les citations choisies, certains termes sont susceptibles de heurter.

Michel Jean, Tiohtiá:ke, Libre Expression, 2021


« Si beaucoup de chemins conduisent à la rue,
un seul permet d’en sortir. »
(p. 120)

« Pour Élie Mestenapeo, qui n’a jamais vu une grande ville,
Montréal semble à la fois effrayante et décevante.
Effrayante, car il n’y a aucun repère. Tout ici lui est étranger.
Décevante parce qu’elle n’est qu’une infinie succession
de bâtiments anonymes, de rues sales et de visages
indifférents à ce qui les entoure. »
(p. 21)

L’un des thèmes importants, mais jusqu’ici largement ignoré par la littérature québécoise portant sur les expériences migratoires des Premières Nations au Québec est celui de la présence autochtone dans les grandes villes. Cette absence est désormais comblée grâce au dernier roman de Michel Jean, Tiohtiá:ke, où l’auteur nous fait découvrir les réalités de l’itinérance autochtone (Cris, Atikamekw, Innus, Inuit, Micmacs, Mohawk) dans le Centre-ville de Montréal, en particulier au square Cabot.

Déjà en 2013, à la sortie de son roman Le vent en parle encore, on pouvait sentir l’envie de Michel Jean de ne plus situer la réalité autochtone seulement dans les villages du Nord, mais également en milieu urbain, dans la grande ville de Montréal[ii]. Dans son dernier roman, Tiohtiá:ke, l’auteur s’attaque à la dure réalité de l’itinérance autochtone dans le square Cabot et le centre-ville de Montréal (Parc Gamelin, Vieux-Montréal, Quartier chinois).

Tiohtiá:ke est le nom Mohawk utilisé pour désigner le territoire de l’ile de Montréal. Michel Jean retrace l’histoire de Tiohtiá:ke dans le contexte historique de l’arrivée de Samuel de Champlain à Montréal, soixante-quinze ans après Jacques Cartier. À cette époque, les écrits de Champlain supposent l’absence d’une présence iroquoienne sur l’ile de Montréal, ce qui mena certains historiens à suggérer que cette dernière n’était plus un territoire autochtone. Mais… « Pour les membres des Premières Nations, cette question paraît futile. Ils ont toujours visité ou habité l’île qu’ils nomment Tiohtiá:ke, comme les Mohawks, installés sur la rive sud du fleuve, la désignent dans leur langue maintenant » (p. 152).

Une bonne partie du roman se passe au square Cabot situé au coin Atwater et Sainte-Catherine. Ironie de l’histoire, c’est l’expédition de Jean Cabot en 1497 qui servit de base aux revendications britanniques sur les territoires autochtones de l’Amérique du Nord ; sa statue trônant, aujourd’hui, au milieu du parc où sont réfugiées les Premières Nations : « On se croirait presque sur une réserve, sauf qu’ici, en plus de quelques Innus, on trouve des Atikamekw, des Cris, des Inuit » (p. 32).

La présence autochtone à Montréal est fortement caractérisée par l’itinérance. Alcool, drogues, violences, absence de domicile fixe constituent pour plusieurs le lot quotidien. Les facteurs à la base de l’émigration autochtone du Nord vers la ville sont maintenant bien documentés dans les romans dont nous avons parlé jusqu’ici : incestes, violences familiales, alcoolisme, enlèvement des enfants pour l’orphelinat ou pour des familles d’accueil (p. 130)[iii]. Pour ces jeunes arrachés à leur famille, le cauchemar des pensionnats eut aussi pour fonction de les rendre étrangers au mode de vie de leurs parents : « Quand ils sont revenus, la chasse, la pêche, la trappe ne leur disaient plus rien » (p. 137).

Le personnage principal s’appelle Élie, un ancien prisonnier (prison de Port-Cartier) qui, banni de sa communauté, se retrouve à Montréal : « Pour Élie Mestenapeo, qui n’a jamais vu une grande ville, Montréal semble à la fois effrayante et décevante. Effrayante, car il n’y a aucun repère. Tout ici lui est étranger. Décevante parce qu’elle n’est qu’une infinie succession de bâtiments anonymes, de rues sales et de visages indifférents à ce qui les entoure » (p. 21). À son arrivée, on lui expliquera l’organisation de l’espace de l’Itinérance. Par exemple, le parc Émilie-Gamelin, « qui ressemble à une étrange forêt de béton illuminée » (p. 21), lui sera déconseillé par ses compatriotes, parce qu’il y sera tout seul de sa gang dans un environnement hostile.

La vie de l’itinérance est une vie de rejets, de faim, de maladies, et parfois de morts. Le froid de l’hiver est implacable et particulièrement craint par plusieurs : « Une dépression d’air arctique descendu de la baie d’Hudson se répand dans tout le centre du Québec et tient Montréal dans un étau, comme un crabe sa proie » (p.93). La mort et le froid terrible se côtoient dans les tentes du « village » (rue Notre-Dame) : « Le corps de Mafia Doc est froid et raide. L’hiver l’a avalé » (p. 57). Une mort qui fait du bruit, mais en fin de compte bien vite oubliée : « Même les reportages de ton ami journaliste ont rien donné. Les gens s’en foutent aussi » (p. 107).

Combien résisteront à l’hiver qui approche ?

Malgré tout, le roman laisse entrevoir plusieurs voies d’espoir. Ainsi, plusieurs ami.e.s d’Élie ont mis fin à leur consommation de drogues. La solidarité et l’entraide sont omniprésentes. Jimmy tient une roulote dans le Square qui fournit quotidiennement des repas aux Autochtones. Lisbeth, la fille d’une des sœurs jumelles inuit, deviendra médecin. Finalement, Élie lui-même s’en sort par un retour aux études qui le mènera à la profession d’avocat.

Le dernier paragraphe du roman ouvre la porte à l’idée d’un « équilibre » entre le destin urbain et le retour aux sources. Élie amène Lisbeth dans son village à Nutashkuan : « Il veut lui montrer cette rivière qui prend sa source dans les terres givrées et qui, après avoir traversé toute une forêt, rejoint enfin la mer et ses horizons infinis. C’est un long chemin qu’elle parcourt pour y arriver, sinueux et semé d’embûches, comme l’est souvent la vie » (p. 234).

Ayant vécu près de cinquante ans dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, j’étais loin de soupçonner l’importante présence des populations autochtones à Montréal. Aujourd’hui, j’habite le Centre-ville. J’avais remarqué cette présence lors de mes marches quotidiennes, mais j’étais loin de soupçonner son ampleur et surtout la très grande précarité de la condition itinérante : Les romans comme Tiohtiá:ke de Michel Jean sont importants, car ils permettent, en rendant visible des réalités laissées pour compte, de nous conscientiser et de nous confronter, par la culture, aux injustices sociales que nous « choisissons » d’ignorer.

Et il en va de même pour le fleuve que je vois tous les jours : « Élie ressent un pincement au cœur devant le fleuve qui coule au pied des tours. Il a de la difficulté à imaginer qu’il s’agit du même qui ira lécher les plages dorées de son village, celui qu’il ne reverra plus jamais » (p. 40). Du haut de ma tour du Centre-ville, je ne peux plus regarder le fleuve de la même façon.

Enfin, dans son roman, Michel Jean fait souvent référence aux paroles des chansons du groupe Vilain Pingouin en les mettant dans la bouche d’un personnage qui ne parle que par elles. Quelques extraits de la chanson « Ainsi soit-il » (1990) révèlent bien, à mon avis, le socle du roman :

« J’veux pas essayer d’changer l’monde, j’pourrais pas tenir mes promesses
Mais là en moi la colère gronde et y a des choses qui me blessent
(…)

Dehors y a la haine et la guerre, il y a des gens qui meurent de faim
Il y a la peine et la misère et pour plusieurs pas d’lendemain
(…)

J’arrive pas à comprendre tout ça
J’voudrais bien qu’on m’dise pourquoi
J’voudrais bien qu’on m’explique pourquoi »

Victor Piché, 22 novembre 2021


[i] « Je n’arrive pas à comprendre tout cela » est une phrase de la chanson « Ainsi soit-il » de Vilain Pingouin qui revient souvent dans le roman grâce au personnage de Rudy Caya qui ne parle qu’en citant des paroles du groupe (voir chapitre 18).
[ii] Consulter : https://dynamiques-migratoires.chaire.ulaval.ca/chroniques-litteraires/chronique-no-1-7/.
[iii] Dans son intervention à l’émission « Tout le monde en parle » d’Ici Radio-Canada (24 octobre 2021), Michel Jean relie directement les itinérants autochtones de Montréal aux effets des orphelinats.